Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Points de vue


Le Berceau des dictatures

Yahya Jammeh a quitté ! La CEDEAO a réussi. Mon neveu Diallo est content au point de me dire « Maman, l’Afrique de l’Ouest avance, mais l’Afrique  centrale demeure le berceau des  dictatures ! » J’ai eu envie de lui donner une paire de gifles mais ces mots retinrent l’élan de ma main : « La vérité blesse !» Pourquoi gifler mon neveu Diallo alors qu’il n’a fait que dire la vérité ? Quand on regarde bien ce qui se passe en Afrique centrale comparée à l’Afrique de l’Ouest, l’honnêteté nous oblige a reconnaître que mon bougre de neveu n’a pas du tout tort !

Yahya Jammeh est parti et comme par hasard, il est parti en Afrique centrale. Là où il se sent en sécurité, là où personne n’ira le dénicher pour le traîner devant une quelconque cour : car tôt ou tard, en Afrique de l’Ouest la justice finit par vous dénicher ! Hissène Habré en sait quelque chose ! Donc l’Afrique centrale, berceau de toutes les dictatures, est le seul refuge sûr pour les dictateurs déchus.

Diallo est mon neveu, donc et forcément plus jeune, beaucoup plus jeune que moi. Je ne pouvais donc pas le laisser exhiber devant moi son sourire triomphant  et triomphateur. Il me fallait tordre sa joie (ça aussi c’est très Afrique centrale…) car nous, en Afrique centrale, nous avons l’esprit tordu et nous savons tordre les choses. Je n’ai pas eu beaucoup de mal à dégoter ma trouvaille. Il m’a suffit de me pencher un peu, juste un peu sur l’Afrique de l’Ouest.

« Ok Diallo, tu as raison, l’Afrique centrale est le berceau des dictatures. Mais l’Afrique de l’Ouest n’est-elle pas la mère de la poudre aux yeux ? Car vois-tu cher neveu, la Gambie est un petit pays enserré dans la bouche du Sénégal, sans aucune possibilité d’échapper aux dents qui bordent cette bouche. La Gambie se traverse d’un bout à l’autre en une seule journée. Et puis l’armée gambienne se résume à quelques bouts de bois de Dieu, pour reprendre cette expression de Sémbène Ousmane qui m’est si chère ! Ma question est , cher neveu : est ce que la CEDEAO aurait agi avec autant d’agilité s’il s’agissait de la Côte-d’Ivoire, du Togo, et même de cette Mauritanie qui a joué les médiateurs et proposé à Yahya Jammeh un exil doré à Shinguetti dans les dunes du Sahara ? »

Mon neveu Diallo baissa les yeux mais garda son sourire en coin !

Nyélénga

 


24/01/2017
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Innovations africaines

On entend souvent que l’Afrique n’innove pas ! Mais quand elle se met à innover, ses innovations sont toujours de taille ! Tenez, par exemple, Yahya Jammeh qui ne veut pas quitter la douce chaise du pouvoir obligeant le président élu à prêter serment en terre étrangère, même si entre le Sénégal et la Gambie on peut se demander qui est l’étranger de qui ?

Qui se souvient encore que dès sa prise de pouvoir par un coup militaire en 1994, la première sortie officielle de celui qui n’était alors qu’un jeune officier de l’armée fut à Dakar, Sénégal. Le premier discours de celui qui avait chassé le « Père Diawara » et qui devint le deuxième président de la Gambie se résumait à : « We must fight corruption ! » Finalement au fil des ans, la corruption qu’il voulait combattre a fini par le terrasser. Comme quoi, il ne faut jamais vendre l’ivoire de l’éléphant avant d’en avoir abattu le porteur !

 

J’apprends à l’instant que le président  Abdoul Aziz de Mauritanie a offert à Yahya Jammeh un asile doré dans la ville historique de Chiguinti en plein désert du Sahara ! Acceptera ? Acceptera pas ? En tout cas on verra ce que nous réserve l’homme des revirements spectaculaires !

En tout cas, ce qui se passe en Gambie vient enrichir le palmarès des innovations politiques africaines : innovations qui se résument dans cette chanson de Salif Keita qui remonte à 1989 : « Nous pas bouger ! » !

 

LLK

 


20/01/2017
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Ta douleur, la mienne!

Beaucoup d’auteurs africains décrivent des situations tellement similaires qu’on en vient à se demander s’ils ont le don d’ubiquité. Ce qui est sûr (comme on dit en Côte d’Ivoire), c’est que l’Afrique c’est l’Afrique et les maux qui minent ce continent sont les mêmes d’un bout à l’autre.

Après In Koli Jean Bofane dans ses « Mathématiques congolaises », voici Abdourahmane Wabéri qui, dans « Balbala »  (qui est à Djibouti ce que Kibéra est à Nairobi), tient des propos qui s’appliqueraient aisément à des situations ou à des personnes connues ou « cachées » au Congo-Brazzaville .  Je mets le texte qui suit De Wabéri,  en hommage à Augustin Kalakala .

 

Kalakala.jpg

« Il se sent à nouveau envahi par les souvenirs des chairs brûlées par les cigarettes et le chalumeau à soudure, des bouches édentées criant les sept misères de la détention arbitraire, des os fracturés, des ongles arrachés, des gorges tranchées, des testicules éclatés ou des tétons écrasés. Le pénitencier de Moulhoulé (la Maison d’arrêt ou le cachot de la DGST) de Brazzaville ???!!!) résonne des cris d’oiseaux nocturnes suppliciés à tour de bras. On y confond allègrement victimes et coupables, tous ruinés de l’intérieur. Le périple balisé du camp de sûreté se perd dans les ténèbres et la souffrance, la torture y est un plat ordinaire, servi en toutes saisons…

 

On ne peut pas ôter la vie impunément, c’est prohibé par tous les Livres saints. Gog et Magog, les monstres qui accostent les humains le jour du jugement dernier, risquent d’avancer la date de leur entrée en jeu. Asraël, l’ange de la mort, n’aurait plus qu’à les imiter. Vous voyez la débandade, tous les démons se donnant rendez-vous du côté de chez nous. Le sauve-qui-peut généralisé, même les étoiles prendront leurs jambes à leur cou. »

LLK


22/10/2016
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Lire « Sirène des sables » : anthologie de nouvelles.

Connue dans le panthéon vodou comme l’esprit des sources et des rivières, la Sirène est l’esprit du bien-être, possédant toutes les richesses des océans.

Reine des fleuves et des mers, des lacs, des rivières et des marigots, elle gouverne aussi les chutes d’eau sur les rochers desquelles elle aime s’installer pour se mirer tout en brossant ses longs cheveux.

Toujours dans le vodou, on dit que les chants les plus populaires de la sirène relèvent du rite Kongo. Pas étonnant quand on sait que Congo renvoie avant tout au deuxième fleuve le plus puissant au monde en débit.

Mais quand la Sirène quitte son habitat naturel pour s’installer dans les sables, on pense tout de suite aux déserts du Sahara ou du Kalahari. On pense aux torrents souterrains qui jaillissent des roches du désert pendant la saison de l’hivernage. On pense au duvet de verdure qui recouvre les vastes espaces du Sahel ou qui se love entre deux dunes.

Quand les sirènes quittent les eaux pour élire domicile dans les sables, tout devient féérique, magique et…sorcier !

Et, quand on touche à la sorcellerie, on est enchaîné, attaché, impuissant… D’où cette difficulté indépassable, insurmontable de vouloir présenter un livre qui ne se présente pas, qui parle de lui –même, qui se présente lui-même, qui se mire lui-même comme se mire la sirène dans le miroir liquide des eaux ou des sables mouvants à l’instar des dunes du Sahara qui se déplace nuitamment.

L’anthologie de nouvelles « Sirène de sables » ne se résume pas, ne se présente pas, ne se commente pas. Il se lit, assis sur une « dodine » (rocking chair), face à la mer de corail ou à un océan de dunes, les yeux mi-clos en se laissant bercer ou masser les épaules et la nuque par : Lydia Evoni, Assia-Printemps Gibirila, Liss Kihindou, Binéka Danièle Lissouba, Evelyne Mankou, Pénélope –Natacha Mavoungou-Pemba, Marie-Françoise Moulady Ibovi, Gilda Rosemonde Moutsara-Gambou, Huguette Nganga Massanga, Jussie Nsana, Marie-Léontine Tshibinda.

 

Nyélénga

 


13/05/2015
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« N’être » : le roman de Charline Effah

Le titre du roman de Charline Effah est, à lui tout seul une invite à la philosophie.  Entre le « être ou ne pas être » de Shakespeare au « N’être » de Charline Effah, on se retrouve à un carrefour.  Le carrefour de la vie qui s’accroche aux parois d’un ventre qui n’en veut pas : « Tu avais tout essayé : de la douche vaginale aux racines de papayer, l’introduction de fibres végétales, tu t’étais même assise, jambes entrouvertes, sur une pierre brûlante. Et le sexe en feu, tu avais attendu, pleuré, espéré et guetté que quelque chose sorte de là. Quelque chose qui ressemblerait à une boule de sang, à un début de vie. Une vie. » (p.11).  La vie, quand elle doit vivre, elle vit ! Quoi que l’on fasse !  On ne le sait que trop bien !

« N’être » est le récit de la vie de millions d’enfants,  non désirés, nés malgré eux ! Mais ne naissons-nous pas tous malgré nous ? La vie s’impose à nous comme elle s’est imposé à Lucinda Bidzo, petite « tache indélébile marquée sur le fronton de cette famille fière et peuplée de magnifiques petits êtres dans les rires desquels j’entendis l’écho, fait de railleries et de sarcasmes, de ma différence » (p.22). La différence ? La noirceur de sa peau  (J’étais beaucoup trop noire, p.21) qui la distinguait des autres nés du Père (dont le nom n’est pas cité) et de la mère, Medza, à qui le roman s’adresse à la fois comme une longue accusation, un long plaidoyer, le cri ininterrompu d’un amour inexprimable mais réel.

On avance dans le livre comme on évolue dans la coriacité de la vie. De courbe en courbe, de méandre en méandre, de station en station. Comme dans le poème Desiderata de Max Ehrman, « malgré les vicissitudes et les désenchantements » la vie de Lucinda Bidzo vaut la peine d’être vécue !

« Oublier la moue sur ta bouche, le regard assombri par les regrets. Oublier ta voix éteinte, atone, dissoute dans le vide et l’attente. Oublier de passer inaperçue. Oublier ma couleur. Oublier ma différence. Oublier d’aimer. Oublier qu’aimer, c’est savoir se perdre une fois, deux fois, trois fois, autant de fois que le cœur en décidera, c’est-à-dire toute la vie » P.32.

Du rejet par l’autre à son acceptation finale, de la découverte de soi, de sa finitude à la rencontre avec  sa plénitude; du déni de l’amour au triomphe de celui-ci. Un amour fait de violence, de pudeur. Un amour qui trouve son expression dans le pardon, qui n’est autre que la rencontre avec soi et avec l’autre par la magie du pardon unificateur :

« Pour la première fois de ma vie, je sentis l’absence laissée par ma mère. Ce n’était pas comme cette absence que j’avais ressentie dans la chambre de bonne lorsque j’étais enfant. Cette absence n’était ni abandon, ni rejet. Elle était la voie. Celle qui allait me mener vers une vie plus sereine. ..Je ne veux pas oublier. J’ai décidé seulement de pardonner. Me pardonner et te pardonner. Pardonner pour les vides et les façons égoïstes dont on cherche à les combler. Pardonner pour les larmes creusées par l’attente et les silences. Pardonner pour les peines infligées et les peines reçues aussi. Pardonner pour les promesses non tenues. Pardonner pour les mensonges. Pardonner pour ne pas avoir compris qu’en laissant faire, je nous tuais. Pardonner d’avoir joué avec le feu, avec l’amour et les cœurs. Pardonner pour le temps perdu à se perdre. Pardonner pour les plaisirs volés, les baisers à la sauvette. Pardonner pour les chantages, les manipulations et les menaces. Pardonner. »

Avant de tourner la dernière page de « N’être », le roman de Charline Effah, on se surprend à chantonner, malgré soi le « Ho’ oponopono hawaïen :

« Je suis désolé,

S’il te plaît, pardonne-moi

Je t’aime

Et je te remercie ! »

Je te remercie Charline pour la profondeur de ce voyage à travers ton roman ! Je te remercie de m’avoir prise par la main. Je te remercie de m’avoir tendu ton livre comme un miroir dans lequel  je me suis perdue avant de me retrouver !

Nyélenga


11/05/2015
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