Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Récits


Croustillante soirée avec Fatou Diome

 

Organisée par l’ONG Coopération par l’Education et la Culture (CEC), la rencontre avec Fatou Diome pour parler de son dernier livre « Marianne porte plainte »  valait bien la relégation au second plan de toutes douleurs rhumatismales et arthrosiques. La rencontre a eu lieu le jeudi 15 juin dans la salle de la musique de chambre de Bozar, un des hauts lieux bruxellois pour la culture où se succèdent expositions d’œuvres d’art, vernissages, présentations de livres, conférences, bref événements divers.

Bousculade à l’entrée. Contrôle des sacs à main ; sacs à dos déposés au vestiaire. File importante avant de faire scanner son ticket d’entrée. La salle est comble. Je n’ai jamais vu cette salle de Bozar aussi remplie. Le public patiente. Des retardataires tentent de dénicher une place vide avant de se faufiler entre jambes pliées et dossiers de siège pour s’installer aussi confortablement que possible.

Fatou Diome fait son entrée, accueillie par une salve d’applaudissements sous les spots qui diffusent lumière et chaleur. D’entrée de jeu, elle attaque : « Ouh là là il fait chaud !  Pourtant on est à Bruxelles et pas à Dakar ! Que ceux qui ont besoin de mouchoirs ne se gênent pas à m’en demander ; j’en ai plein dans mon sac ! »

Qui n’a pas assisté à une conférence de Fatou Diome devrait faire en sorte de ne pas la rater à la prochaine occasion. Quant à moi, c’était la deuxième fois que je voyais l’écrivaine de si près : une fois à Paris juste après la parution de son premier livre « Le ventre de l’Atlantique » et cette fois-ci à Bruxelles pour parler de son plus récent livre « Marianne porte plainte. » La première fois, elle était plutôt du genre « dame sérieuse ». Cette fois –ci, après un peu plus de dix années, j’ai retrouvé une écrivaine qui fait éclater d’un rire de fierté les Pangols (esprits) du pays Sérer là-bas dans le Sine Saloum de ses origines car, Fatou ne fait pas seulement dans la dérision en attribuant des sobriquets de son cru aux hommes politiques de son deuxième pays, la France, mais aussi dans l’auto-dérision, caractéristique des grands hommes et dames (quand elle dit à une dame du public : « Je vois qu’il y a une dame ici devant qui ne cesse de me filmer, mais je veux voir votre film avant que vous ne le mettiez sur Facebook pour vérifier que vous n’allez pas seulement montrer mes grandes dents comme le font certaines personnes qui postent des photos de moi sur Facebook ! » (Rires dans la salle).

Mais, savourons ensemble ce que Fatou Diome dit sur l’identité nationale, chère à la France :

Extrait :

« Avec la mondialisation, la gestion des migrations fait désormais partie de toute planification de l’avenir. Les puissances économiques, toutes concurrentes, s’adapteront à cette nouvelle donne, il faudra donc savoir accueillir ou refuser l’ouverture et rétrécir son influence internationale. Flatter des racines locales n’arrêtera pas la marche de l’humanité. Les retardataires qui appellent les Gaulois à leur secours n’ont qu’à s’acheter des jumelles, le rétroviseur ne gouverne pas…..Tout pour la France ! a dit Le Manipulateur –Gesticulant. Vraiment tout ? Y compris l’inadmissible ? Marianne porte plainte !  ….

« Pour communier avec Marianne, j’ai invité mes pangôls, esprits de mes ancêtres ceddos, voici mes masques animistes, mes calebasses de mil, mes jarres de lait caillé destinées aux libations, mes danses endiablées, mes polyphonies, ma musique composite, ma plume de pélican, mon encre mauve d’errance, ma franco-sénégalaise langue aux sept accents et même cette grosse fraise sous mon décolleté. Déposer de telles offrandes au pied de Marianne, qui peut juger cela coupable ? Hélas, pas que La –Marine-Marchande –de Haine et ses tristes matelots ! Comme L’Assimilationniste –gesticulant, récusé même par les siens, le miraculé, François-Fions-nous-à-Dieu, lui aussi, refuse la diversité. Tant pis ! Marianne applaudit la liberté, mon derrière sénégalais lui dédie un joyeux samtamouna, sous le nez du non-multiculturel François, qui agite un anachronique martinet assimilationniste pour empêcher notre plaisir à fraterniser. »

Lire Fatou Diome est un délice ! Ne vous en privez pas !

Nyélénga

 

 

Fatou Diome


18/06/2017
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Liss, ah Liss....!!!

Liss, ah Liss, ce texte je te le dédie!!!!!

 

Je commence par des leçons apprises de ma mère : « Il ne faut jamais se moquer d’un nageur qui se noie. » Non, ça ne marche pas ! « La morue ne doit jamais se moquer du poisson fumé puisqu’au final, les deux finiront dans une sauce trois pièces ! » Bon, ça se rapproche mais c’est trop long ! Je vais faire plus simple : «  Il ne faut jamais se moquer des malheurs de ses semblables ! » Ça, je crois que ça marche ! Et voilà.

 

En lisant un soir une histoire écrite par Liss Kihindou, je riais tellement fort que mon voisin finit par appeler la police en leur disant que sa voisine (donc moi) avait perdu la tête. Les policiers, au nombre de cinq, débarquèrent chez moi manu militaire (Dieu merci sans la fameuse camisole). Je leur ouvris la porte en me tenant les côtes et en essuyant le ruisseau de larmes qui coulaient de mes yeux. Ils n’en revenaient pas ! Surpris, ne comprenant pas que ce qui m’arrivait et se disant sans aucun doute que j’étais une « folle bien joyeuse. » Au bout de deux minutes, ils finirent bien par me demander ce que j’avais. En guise de réponse, je leur tendis le livre que je tenais encore en main et, je pointai mon index sur la page du texte de Liss : là ! Ils me regardèrent, encore plus étonnés. Finalement, je leur offris le livre en prenant bien soin de  les mettre en garde : « Tenez, prenez-le ! Vous pouvez le lire et vous comprendrez mieux ! Mais attention, ne lisez cette histoire qu’entre amis, surtout pas seul si vous ne voulez pas vous retrouver dans la même situation que moi. » Ils s’en furent sans demander d’autres explications, heureux qu’ils étaient d’avoir reçu un livre gratuitement ! Eh oui, dans certains pays, les policiers lisent, même malgré eux !

 

Voilà donc pourquoi, quand j’achète un livre, je fais en sorte d’en acheter deux ou trois exemplaires. J’anticipe les cadeaux pour les cas prévus comme pour les imprévus.

 

Et donc, quand je riais de Liss et de son « expérience d’urgence » j’étais loin, mais alors très loin de m’imaginer qu’un jour cela pourrait m’arriver et, de surcroît, en pleine zone désertique de notre vaste continent, à mi-chemin entre le désert et la savane, là où les paysages ressemblent, aux quatre points cardinaux, à la cour d’Ondzéli le village de mon père, lorsque le balai des femmes dégage les feuilles mortes pendant la saison sèche. Pas un arbuste devant, pas une touffe d’herbes derrière.

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C’est donc dans ces conditions-là, qu’entre Maghtaa Lajar et Guerrou, la ville aux cents femmes congolaises venues suivre leur époux mauritanien, que ma misère commença, exactement une heure et quarante-cinq minutes après que j’eus avalé précipitamment un méchoui de chèvre et une bosse de chameau braisée, avec en guise de dessert du thé à la menthe et du lait de chamelle. « La gourmandise, disait ma mère, ne convient pas à une femme ! » Face à la faim et la soif qui me tenaillaient, j’avais oublié les leçons de ma mère ; de même que j’avais oublié l’histoire de Liss dont je ne me souviens même plus du titre. En tout cas, c’est écrit dans l’un de ses livres…alors il vous revient à vous lecteur et lectrice de vous procurer les livres de Liss et d’y rechercher vous-mêmes cette histoire. Cela ne vous fera que du bien !

 

Comme je viens de l’écrire, et je le répète pour que vous saisissez la gravité de la situation dans laquelle je m’étais retrouvée, mon calvaire a duré exactement trois heures et quarante-cinq minutes, dans un convoi de véhicules où il n’y avait que des hommes et moi, la seule femme !

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Au fur et à mesure que nous roulions, les « choses » devenaient plus pressantes. Mon état s’empirait. Prisonnière d’une pudeur sortie de je ne sais quelle profondeur de ma personnalité, je n’osais pas demander au chauffeur de s’arrêter ni de rouler plus vite que les 80 km/h imposés par la réglementation ; une consigne que les chauffeurs du convoi respectaient scrupuleusement, histoire de ne pas rentrer dans les nombreux troupeaux de chèvres, chameaux, vaches, ânes qui surgissaient de partout pour traverser nonchalamment le bout de route goudronnée que nous partagions ensemble et, avec lesquels il fallait négocier le passage! Ce qui ne faisait qu’augmenter ma misère !

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C’est là aussi que je compris que, les situations d’extrême inconfort des uns délient les langues des autres. Dans ce cas précis, c’était pendant que je m’imposai une discipline de fer (ne pas parler, ne pas tousser, ne me concentrer que sur ma respiration : -inspirer-expirer-inspirer, lentement, très lentement) pour éviter la catastrophe, que mon voisin de véhicule se transforma en une source intarissable de questions et de remarques auxquelles je ne répondais que par le silence ou par des « hou, hous » à peine audibles, étouffant du mieux que je pouvais l’envie qui m’envahissait de lui dire : « Mais tais-toi donc ! » à l’instar du roi Juan Carlos qui, désespéré par les piques du Président Hugo Javez qui  imperturbablement traitait le Premier Ministre espagnol de « fasciste ! », ne put s’empêcher de sortir de ses gonds et de lancer à Javez, cette phrase devenue historique « Por qué no te callas ? » ; c’était lors du Sommet ibéro-américain de 2007.

 

Trois heures et quarante-cinq minutes, mes Amis, à contrôler mes sphincters qui n’en pouvaient plus.  Plus qu’un calvaire, c’était un enfer sur le chemin duquel je ne rencontrais aucune bonne intention ni de la part des chameaux, ni du côté des cabris et, encore moins de la part des dunes qui se succédaient à l’infini ! Et, celui qui a dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions a menti !

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Finalement, au bout des trois heures et quarante-cinq minutes de route, nous atteignîmes l’ « Auberge de Lhote ». Je ne cherchai même pas à comprendre s’il s’agissait de l’hôte ou de Loth, comme dans la Bible ! L’urgence était là, il fallait y répondre ! Je me précipitai donc dans la chambre qui m’était réservée et là…Ouf !!!!

Hélas, la besogne accomplie, c’est alors que je m’aperçus qu’il n’y avait ni rouleau de papier hygiénique, ni serviette ! Comment faire ! Je lançais un grand « Merde !!! » que personne n’entendit puisque mes compagnons de voyage étaient occupés à descendre nos sacs des véhicules ! Que faire ?  Ce n’était même pas possible de faire un simple « kokona » ! D’ailleurs quelle idée d’avoir pensé à un « kokona » quand il n’y avait aucun tronc d’arbre dans une cour d’auberge ! C’est alors que la voix douce de ma mère se fit entendre : « Ma fille, je t’ai toujours dit que si tu arrives dans un village où les gens dansent du pied gauche, il faut danser toi aussi du pied gauche ; si tu arrives dans un village où les gens battent le tambour d’une seule main, toi aussi bats le tambour d’une seule main ! » Ah Maman, Maman, que  ferais-je sans toi ? Suivant le conseil de ma mère, je retirais mon pantalon en me contorsionnant et j’attrapai le robinet qui pendait en haut de la cuvette des WC. Et, comme les gens du pays, je me mis à me nettoyer ! Mais là aussi, ce fut sans compter avec le mauvais état du robinet et de son raccord. L’eau giclait de partout. Résultat : mon pantalon, mon T-shirt, mes sandales et tout le reste dégoulinaient d’eau.

Leçons apprises de l’expérience : (1) dans nos contrées il faut savoir adopter les habitudes vestimentaires des gens du cru, (quelle idée de porter un pantalon quand on fait un si long voyage !) ; (2) plus jamais une bosse de chameau même braisée ne descendra dans mon estomac ; (3) le lait de chamelle, ce n’est pas pour une femme de la forêt habituée au vin des palmiers raphia  «tsamu-tsamu » de nos forêts inondées...

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ou au vin des palmiers-noix (tsamba).  

 

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A bon entendeur…j’espère que vous ne vous y ferez jamais prendre !

 

Nyélénga

  


11/10/2015
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BASILIQUES ET CATHEDRALES: Temples de Dieu

Je fus baptisée et je fis ma première communion à la Basilique Sainte Anne du Congo, fortement abîmée pendant les guerres successives que mon pays avait connues. C’est aussi dans cette basilique que les funérailles de ma mère furent « chantées » (comme on dit en Haïti) pour dire que les obsèques eurent lieu.

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Basilique Sainte Anne du Congo à Brazzaville

Ma mère avait un faible pour les églises, toutes sortes d’églises. Je pense que c’est d’elle que je tiens cette fascination qu’exercent sur moi ces lieux de culte.

Dieu seul sait si j’en ai visités, et pas des moindres, depuis le jour de mon baptême jusqu’à mon dernier voyage à Montréal. Aller à Montréal sans visiter l’Oratoire Saint Joseph c’est comme faire un voyage inutile. Ma mère avait une dévotion pour Saint Joseph, entre autres.

Quelle différence y-a-t-il une église, une cathédrale et une basilique ? Telle fut la question que me posa à mon retour de Montréal, l’aînée de mes petits enfants à qui j’expliquais la sublime beauté de l’Oratoire Saint Joseph.

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Une vue de l'Oratoire Saint Joseph de Montréal

En réalité, selon les catholiques romains, une basilique est simplement une église qui reçoit du Pape ce titre privilégié et honorifique dans laquelle sont vénérées les reliques d’un ou de plusieurs saints. C’est généralement un lieu de pèlerinage, comme  la basilique Sainte Thérèse de Lisieux où je me rendis avec ma mère un jour d’été, la basilique Notre Dame de Lourdes où j’accompagnais ma mère un jour de pluie, la basilique de Cascia en Italie ou se trouvent les restes de Sainte Rita ou encore les basiliques Saint François et Sainte Chiara (Claire) à Assise (Italie).

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Une vue de la Basilique Notre Dame de Lourdes

L’église catholique a classifié les basiliques en majeures et mineures. Les quatre basiliques dites majeures se trouvent toutes à Rome. Il s’agit : (i) de la basilique Saint-Pierre de Rome  construite sur le lieu où se trouverait le tombeau l’apôtre Pierre (Saint-Pierre), plus précisément sous le maître-autel au centre de l’église et où reposent, parmi d’autres les papes Jean Vingt Trois et Jean Paul II; (ii) de la basilique Saint-Jean –du-Latran considérée comme la cathédrale du Pape, évêque de Rome ; la tradition veut aussi que tout président français élu soit automatiquement le Chanoine de cette basilique ; (iii) de la basilique Saint-Paul-hors-les Murs où se trouve la tombe de l’apôtre Paul ; et (iv) de la basilique Sainte –Marie-Majeure dans laquelle se trouve, entre autres, la tombe de l’évêque congolais Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda (dit Negrita).

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Basilique Sainte Marie Majeure de Rome

Toutes les autres basiliques au monde sont des basiliques mineures, toujours la tradition catholique. En 2012, on en avait dénombrés 1670 , l’Italie (sans le Vatican) venant en tête avec 554 basiliques, suivie par la France (170), la Pologne (134), l’Espagne (112) pour ne citer que ces pays-là car, pratiquement tous les pays européens ont une ou plusieurs basiliques. En Afrique, le Ghana vient en tête avec 4 basiliques, mais la plus connue des basiliques de ce continent est celle de Yamoussokro en Côte-d’Ivoire, copie tropicale de Saint-Pierre de Rome. A laquelle il convient d’ajouter la basilique Notre Dame d’Afrique à Alger (Algérie). L’Amérique du Nord compte en tout 132 basiliques (81 aux USA, 29 au Mexique et 22 au Canada). En Amérique centrale, mis à part le Salvador (4) et le Nicaragua (3) tous les autres pays ont une ou deux basiliques. Haïti ne figure pas sur la liste puisque n’ayant pas de basilique, alors que Cuba en compte 2. En Amérique du Sud, le Brésil l’emporte avec 59 basiliques, suivi de l’Argentine 45, la Colombie 30, le Vénézuéla 15 et l’Equateur 12. En Asie du Sud-Est, l’Inde en a 21, les Philippines 13 et le Vietnam 3. Enfin en Asie Centrale et du Sud-Ouest, Israël en compte 8 dont la très fameuse basilique du Saint –Sépulcre à Jérusalem, la Palestine 1 et la Turquie 2.

La cathédrale, quant à elle, est le lieu où officie l’évêque en charge d’un diocèse. Alors que la basilique Saint-Pierre du Vatican n’est pas une cathédrale, celle de Saint-Jean –du-Latran porte aussi le titre de cathédrale et, l’église de Saint-Denis, près de Paris, nécropole des rois de France est une basilique-cathédrale.

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Façade de la basilique Saint Jean du Latran au dessus et Saint Pierre de Rome illuminée la nuit

Ce qui prouve que lorsqu’il s’agit de compliquer les choses, les catholiques savent parfois très bien le faire. Mais… ils n’en ont pas le monopole vu le pullulement des églises protestantes et évangéliques !

Tout ceci simplement pour dire qu’il y a des églises qui vous parlent lorsque vous les visiter et d’autres qui vous laissent de marbre.

Autant les cathédrales d’Amiens et de Reims ont toujours eu sur moi un effet magique, tout comme la cathédrale Notre-Dame-de Paris, autant, la Basilique du Sacré-Cœur ne m’a jamais remuée outre-mesure.

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Basilique du Sacré-Coeur à Paris.

A Rome j’aimais contempler les reflets du soleil sur les mosaïques de la partie haute extérieure de la basilique Saint –Paul-du- Latran et me promener dans son grand jardin, autant mon lieu de méditation privilégié était Saint-Jean –du –Latran, sans parler bien sûr des fameuses catacombes de Saint-Sébastien.

A Montréal, je ne suis pas restée indifférente à la beauté de la basilique –oratoire Saint Joseph notamment par sa position stratégique sur un monticule qui domine la ville et qui me fit le même effet que la basilique nationale de Koekelberg à Bruxelles, considérée comme la cinquième église la plus grande au monde du monde après Notre-Dame de la Paix de Yamoussokro en Côte-d'Ivoire, Saint-Pierre de Rome, Saint Paul à Londres et Santa Maria Dei Fiori à Florence en Italie.

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Basilique nationale de Koekelbeg à Bruxelles        Basilique Notre Dame de la Paix à Yamoussoukro

Mais, de tous ces lieux saints visités (et il m’en reste encore à visiter), trois m’éblouirent littéralement : la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem, la cathédrale de la Nativité à Bethléem, et…l’ancienne église Saint Jean le Baptiste de Damas (Syrie) qui fut transformée en mosquée des Ommeyyades sur laquelle on peut encore admirer les traces et signes de ce que fut cette cathédrale du IVè siècle.

En Ethiopie, les onze églises monolithiques de Lalibela, directement taillées dans la roche, classées patrimoine mondial de l’UNESCO témoignent de ce que la foi de l’humain est capable de faire lorsqu’il s’agit de glorifier le Créateur.  

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Eglises de Lalibela (Ethiopie) taillées dans la roche

Pour moi, toutes les églises se valent, édifices construites par les humains pour témoigner de leurs croyances, de leur foi en un Dieu qui dépasse de loin notre petite imagination d’êtres humains et notre vanité humaine de penser que plus hautes et plus belles seront nos basiliques et cathédrales, plus nous nous rapprochons de Dieu, l’Inaccessible, Celui qui suffit à Lui-même.

Voilà pourquoi, après avoir visité tous ces lieux à travers le monde, la question reste encore et toujours persistante de savoir si le Créateur peut réellement se laisser enfermer dans une « maison » aussi grandiose soit-elle, cependant construite de mains d’hommes ? Salomon, le bâtisseur du premier temple aurait peut-être pu apporter une réponse à ce questionnement. Mais, il se contenta de dire : « Vanité de Vanité, tout est Vanité », le plus grand Temple de Dieu restant le Corps Humain !

Nyélénga.


01/12/2014
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MAMBO CHRISTINE

Je n’ai connu d’elle que son prénom : Christine ! Mambo à Bel Air, un des quartiers « sensibles » de Port-au-Prince. Elle ne parlait pas beaucoup Christine. De toutes les façons, je ne comprenais pas son kréyol à elle, parce qu’elle mâchait les mots. Elle avait certainement l’accent de ce département d’Ayiti qu’est l’Artibonite.  Mais elle, pensait sans doute que je comprenais ce qu’elle disait. Peu importe puisque nous parvenions à communiquer tant bien que mal ; parfois avec l’aide de celui qui m’avait introduite chez elle : Sushi.

Un soir de la Saint Jean de l’année 2012, le besoin de connaissance m’avait poussée à braver tous les interdits de circulation dans les zones dites « rouges et jaunes ». Je voulais voir et savoir comment se déroulait la Saint Jean chez les Vodouisants. Je me rendais donc à Bel Air chez Christine, avec Sushi. Devant son temple, les tambours venaient à peine de commencer et fondaient déjà le silence de la nuit.

On nous offrit, Sushi et moi, deux chaises : nous étions les invités d’honneur. Car, dans la cour (lakou) de Mambo Christine, voir des gens comme lui et moi, venir assister à une cérémonie Vodou, surtout la nuit, était chose rare.

Dans l’arrière-cour, les bûches étaient placées en forme d’étoile à cinq branches. Je retrouvais là un symbole déjà connu de moi.

Les tambours s’envolaient. Les mambos (prêtresses du vodou) viraient, tournoyaient, faisaient onduler leur corps comme s’il n’était fait que chair, sans os. De temps en temps, une d’elles, s’approchait de nous, comme poussée par une force mystérieuse et repartait aussitôt vers les batteurs de tambours.

Christine, elle, était impavide. Assise sur sa petite chaise traditionnelle, surveillant le tout de ses yeux de connaisseuse. Reine de cette soirée qu’elle organisait. Reine du Vodou de quartier comme elle l’était tous les jours de sa vie.

Sushi m’avait dit auparavant que Christine était pour lui comme une mère ! Je l’ai pris comme tel. Moi pour qui la parole est sacrée et créatrice. J’avais donc là une bonne occasion de connaître de très près c.-à-d. de la part de la mère d’un ami donc d’un membre de la famille, ce qu’est le Vodou de quartier. Non pas celui des grands Hounfô (temples vodou) et autres péristyles (espaces sacrés dans un temple vodou), mais celui d’un quartier populaire ; là où se rendent les gens les plus modestes, les gens simples, les pauvres, les vulnérables, pour se chercher, pour trouver des solutions à leurs problèmes quotidiens d’existence. Le vodou de tous les jours qui aide Monsieur et Madame Lambda.

Dans le Lakou de Christine, il y avait environ une vingtaine de personnes qui évoluaient autour d’elle ; certains vivaient par elle et grâce à elle. L’entrée du Lakou dégageait en permanence une odeur fétide d’ammoniaque produite par les urines des petits et des grands. Y avait-il des latrines dans le Lakou de Christine ? Je ne l’ai jamais su.

Aux environs de 23h, Christine se leva et se dirigea vers l’arrière cours. Là, elle entama un chant que tous reprirent en chœur. Les participants la suivirent.  Prenant une buchette qu’elle avait pris soin d’allumer auparavant, elle mit le feu au tas de bois en forme d’étoile à cinq branches. Le bois crépita ; les flammes s’élevèrent. L’arrière-cour fut éclairée. Les chants redoublèrent.  Les membres du Lakou de Christine ainsi que les mambos et houngan (prêtres vodou) venus participer au feu de la Saint Jean, se mirent à chanter et à danser en tournant autour du bûcher. Je me levai, moi aussi, pour danser avec eux. D’abord maladroitement, puis jetant des coups d’œil sur les autres danseurs, j’adaptai mes pas aux leurs pour m’ajuster à la cadence. Christine bénit le feu en récitant des prières. Les participants tendaient leurs mains sur les flammes avant de les passer sur leur visage, leurs bras, leurs corps en guise de purification. Que le feu qui brûle toutes les impuretés puisse les purifier !

Vers minuit, alors que le bois continuait à se consumer, Christine se leva et sortit de son Lakou, suivie par ses hounsi  (initiées aspirantes /servantes du Vodou) et de quelques assistants et participants à la fête. Le cortège s’ébranla dans la rue, Christine en tête, encadré par des jeunes de sa cour et du quartier chargés d’assurer la sécurité du groupe. Je demandai à mon ami s’il voulait, lui aussi, suivre ce cortège. Il fit non de la tête. Après quelques secondes d’hésitation, je m’élançai à la suite du groupe, ne voulant rien perdre de ce qu’il allait se passer.  Nous fîmes le tour de plusieurs blocs de maisons dans les rues non éclairées de Bel Air, Christine toujours en tête. Les chants ne semblaient pas déranger les voisins qui, certainement, étaient habitués à ce type de cérémonie que Christine organisait.

J’étais plus qu’étonnée de voir que Christine, qui avait préparé cette fête toute la journée assise sur son petit banc, ne manifestait aucun signe de fatigue.  Quant à moi, dès le premier bloc de maisons dépassé, je sentais les douleurs rongées mes jambes, mes cuisses, mes pieds, le bas de mon dos tellement les rues que nous sillonnions étaient crevassées, remplies de flaques d’eau et qu’il fallait faire une certaine gymnastique pour ne se fouler les chevilles ou se retrouver les deux pieds dans la boue. Stoïque, je trottinais en fin de cortège, encadrée par deux jeunes gens. Je tenais absolument à aller jusqu’au bout de cette tournée nocturne, donc pas question de faire demi-tour. De toutes les façons, ne connaissant pas  le quartier, je ne pouvais pas prendre le risque de revenir sur mes pas et de me perdre. Je regrettais, toutefois, que Sushi ne soit pas venu pour traduire pour moi les paroles des chants.

Il devait être trois heures du matin passé quand nous retournâmes dans le Lakou de Christine.  Mes jambes ne tenant plus, je fis signe à Sushi de nous en aller. Il le signifia à Christine qui répondit par un non catégorique, arguant qu’à cette heure-là, elle ne nous recommandait pas de sortir de Bel Air pour rentrer. C’était trop risquer ! Il fallait attendre l’aube.

Nous quittâmes les lieux aux environs de 5h30 du matin.

Quelques mois passèrent. Et, un jour, Sushi reçut un appel téléphonique : Christine était hospitalisée à l’hôpital général de Port-au-Prince.  Il s’y rendit aussitôt et trouva Christine dans un piteux état. Le diagnostic parlait d’une hausse de tension. Sushi reçut les ordonnances et acheta les médicaments. Il fit tout ce qui était possible pour qu’elle puisse être soignée correctement, convenablement. Deux jours plus tard, Christine sortait de l’hôpital. J’allais alors lui rendre visite accompagnée toujours de Sushi.

Ce jour –là, quand je vis Christine, les pieds enflés, la langue lourde, l’élocution hésitante, j’expliquais à Sushi, qu’elle avait certainement dû faire un accident cardiovasculaire (AVC). Nous donnâmes des conseils à ses hounsi sur ce qu’elle devait et ne devait pas manger. Elle se tenait avec peine sur son lit, ne pouvait plus s’asseoir sur son tabouret de mambo. Le lendemain, accompagnée de Sushi, je lui apportais un coussin gonflable à mettre sous son matelas pour maintenir ses pieds surélevés et faciliter ainsi la circulation. Nous étions en pleine période où la chaleur de Port-au-Prince est à peine supportable. La musique du kompa provenant des bars du voisinage en ajoutait encore à la chaleur étouffante de la petite chambre où était allongée Christine. Tenant compte de tout ce brouhaha, de son état et de la sueur dans laquelle elle baignait dans sa petite chambre, nous lui offrîmes de la transporter à Laboule chez Sushi, où il fait plus frais. Nous la rassurâmes qu’elle pouvait y rester avec deux ou trois hounsi de son choix ; que son alimentation sera surveillée ainsi que sa prise de médicament, et que le nécessaire sera mis à sa disposition pour faciliter son rétablissement.

Mais, comme toutes les personnes de son âge et comme je l’avais déjà expérimenté avec ma grand-mère puis avec ma mère, Christine nous refusa notre proposition, avançant mille et une raison pour ne pas quitter chez elle. Elle tenait à rester chez elle, là où elle vivait et où elle avait toujours vécu.  Au fait d’elle, elle était convaincue qu’elle allait se remettre. Qu’il lui suffisait d’exécuter ce que lui demandaient ses « loas » (esprits du vodou).

Deux ou trois jours passèrent après notre visite et, un autre coup de fil nous informait que Christine avait été transportée à l’hôpital de l’OFATMA. Nous nous précipitâmes à son chevet. Elle était sur un lit dans une chambre pour deux, un masque d’oxygène sur le visage. Autour d’elle, quelques visages connus de nous mais aussi d’autres pas connus. Je me penchai sur elle, lui déposa un baiser sur le front. Elle me regarda fixement, sans rien dire puis retirant le masque d’oxygène, détourna la tête vers Sushi à qui elle exprima son désir d’aller dans l’Artibonite, dans son village. Chose qui n’était pas facile vu son état.

Comme dans tous les pays pauvres et sous-développés, ceux qui l’accompagnaient et veillaient sur elle à l’hôpital, présentaient à Sushi toutes sortes d’ordonnances vraies ou fausses. Il fallait une échographie (pourtant déjà faite, il y avait à peine deux semaines) ; il fallait passer un scanner, une radio de ceci, une autre de cela. Des vieilles ordonnances déjà utilisées fusaient de partout. Sushi  prenait celles qui étaient vraisemblables et rejetaient les autres.

Et moi, le cœur serré, je regardais Christine que j’avais finie par aimer comme une mère s’engager lentement dans le voyage sans retour de la mort. Je revoyais dans son état, ce que j’avais connu avec ma mère. Encore que le cas de ma mère était plus grave. J’étais convaincue que Christine pouvait être sauvée, qu’il suffisait d’un bel encadrement, d’une bonne alimentation, d’un peu de calme autour d’elle plutôt que ces va-et-vient de personnes qui, certes veillaient sur elle, mais qui n’étaient pas de grande utilité, la plupart d’entre eux ne sachant même pas lire les prescriptions remises par les médecins.

Des nuits entières je pensais à Christine. A cette vie qui s’en allait, à notre impuissance de sous-développés devant la mort, à mes visites chez elle, à sa voix qui m’expliquait des choses que je ne comprenais pas et que Sushi ne parvenait pas toujours à traduire pour moi. Je savais que sous d’autres cieux, Christine s’en tirerait. Mais, nous étions ici et pas sous d’autres cieux !

Puis, un jour, le téléphone sonna encore : Christine avait pris le chemin sans retour de la Ginen ! 

Je n’assistais pas à la messe de requiem de Christine. Etait-ce sa volonté que d’être transportée à l’église, d’avoir une cérémonie religieuse d’une religion à laquelle elle n’appartenait pas ? Je ne saurais le dire. Par respect pour son statut de Mambo, je ne me rendais donc pas à cette cérémonie religieuse décidée, peut-être contre sa volonté, juste pour faire bien ! Pour faire « civilisé ».

Après la messe, Sushi et moi primes la route pour Passereine, le village de Christine dans l’Artibonite, là où elle devait être inhumée. A notre arrivée à Passereine, le cercueil était déjà là. Peu de monde, sauf quelques habitants du village et des alentours.  Je m’inclinais devant le cercueil de Christine recouvert d’un tissu bleu ciel et blanc. Impossible de réprimer les larmes qui coulaient de mes yeux. J’avais du mal à croire que dans ce cercueil reposait Christine.

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Le cercueil de Mambo Christine dans le caveau

Quelques temps après notre arrivée, son fils (venu entre temps des Etats-Unis) descendit d’une voiture sous une nuée de poussière. Il avait obtenu le permis d’inhumer. Le temps passait. Je ne voyais aucun tambour, aucun objet de culte, aucun instrument pour offrir à Christine un enterrement digne d’une Mambo. Je demandai à Sushi ce qu’il se passait, pourquoi il n’y avait pas de chants ni de danses pour accompagner la Mambo en Ginen. Il m’expliqua que le bus venu de Port-au-Prince qui transportait ses hounsi et toutes les personnes qui devaient assister à son inhumation était tombé en panne à la sortie de Gonaïves. L’assistance dans la cour s’impatientait, ne comprenait pas ce qu’il se passait. Le fils, visiblement perturbé, très agité, allait d’un bout à l’autre de la cour, entrait dans une case et en ressortait. Au bout d’une demi-heure, il appela Sushi et lui dit qu’il fallait procéder à l’inhumation. Sushi m’en informa et se leva. Je tressaillis de surprise et de colère contenue. Elle n’était pas n’importe qui Christine ! Elle était une Mambo ! Chez moi, on n’enterre pas comme ça une initiée ! Il y a des chants, des danses ! Sushi me fit comprendre que les choses se passeront comme décidé.

Le fils lui fit signe de le rejoindre devant le caveau ! Des jeunes du village soulevèrent le cercueil de Christine et le placèrent dans le caveau. Un des jeunes qui était entré le premier dans le caveau pour tirer le cercueil eut du mal à sortir. Il fallut déplacer légèrement le cercueil pour le libérer afin qu’il redescende du caveau. Sushi prit une bougie, l’alluma, puis alluma des tiges d’encens. Il fit une prière à peine audible. L’émotion était grande, la tristesse aussi. Des femmes se mirent à pleurer en poussant des cris, des lamentations. Les larmes continuaient à couler de mes yeux sans que je puisse les arrêter. Le fils prit une truelle et plaça la première motte de ciment sur les briques qui devaient emmurer à jamais ce qu’on appellera désormais les  « restes » de Christine. Il tendit la truelle à Sushi qui fit le même geste avant de la remettre aux maçons. On ferma le caveau.

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Sushi en prière devant le caveau de Mambo Christine

C’est alors qu’arriva celui qui était le compagnon de Christine. J’entendis deux femmes murmurer derrière moi : « le voilà » ! Je me retournai et je notai qu’elle parlait de lui. A l’expression de leur visage, je saisis leur déception, leur dégoût, leur mécontentement.

Le compagnon s’avança vers nous, en costume et cravate, mains dans les poches, aucun signe de tristesse sur le visage. Il saluait tout le monde à la ronde comme un ministre en visite dans un fief de campagne. Il s’arrête devant nous, nous serra la main et se mit à parler à Sushi de son voyage aux Etats-Unis. Je détournai les yeux pour ne pas le regarder.

J’étais écœurée de voir cet homme qui avait partagé la vie de Mambo Christine se comporter avec autant de désinvolture le jour de son inhumation. J’en fis la remarque à Sushi qui me souffla de ne pas en parler, de ne pas m’en mêler. La rage sourdait en moi à cause de ce manque de décence.  Puis, Sushi m’expliqua qu’il y avait de l’orage entre le fils et le compagnon. Cette explication ne me convint point. Devant la mort qui signe la fin de notre voyage à tous sur terre, il revient aux vivants d’oublier leurs petites querelles et de s’incliner devant ceux qui partent. Avec humilité. Avec respect. Devant notre petite condition d’humains de passage en cette terre !

L’inhumation terminée, nous quittâmes les lieux vers cinq heures de l’après-midi. Sur le chemin du retour, nous rencontrâmes les hounsi de Christine au bord de la route, à la sortie de Gonaïves. Désolation !

Ainsi fut inhumée Mambo Christine en toute simplicité, sans aucune cérémonie, sans chants ni danses !

Chaque fois que je passe sur la route de Passereine, je jette un coup d’œil vers l’endroit où Christine fut inhumée, avec au fond de mon cœur, cette phrase toute simple: « Mambo Christine, je ne t’oublierai pas » !

Nyélénga


06/09/2014
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FETE CHAMPETRE 2014 A PILATE

Les fêtes champêtres en Haïti sont l’occasion pour tous les ressortissants d’une ville, d’une localité de se retrouver et de célébrer, chacun à sa façon et selon ses croyances, le saint ou la sainte patronne de la principale ville de la localité. Chaque ville, chaque bourg, chaque localité à son saint ou sa sainte. Un saint patron ou une sainte patronne peuvent être les protecteurs d’une ou de plusieurs villes, bourgs, ou localités.

Comme cela m’a été expliqué, à Pilate la fête champêtre est en l’honneur de Sainte Rose de Lima pour les chrétiens. Pour les vodouisants, c’est Erzulie, une des divinités vodou.

Il n’y a pas que les ressortissants de la ville, du bourg ou de la localité qui assistent et participent à la fête : les gens viennent de partout, des alentours comme de beaucoup plus loin, y compris des grandes villes comme Port-au-Prince, Gonaïves, le Cap-Haïtien, etc.

La saison des fêtes champêtres est aussi l’occasion pour les commerçants du coin, les marchands et les marchantes ambulantes de faire de bonnes affaires.  La pratique veut que ces derniers se déplacent de fête en fête, d’un endroit à l’autre selon le calendrier des célébrations. La veille de la fête qui dure, en général trois à quatre jours, ils occupent les lieux stratégiques de la ville que ne peut éviter aucun passant ni visiteur.  A Pilate, c’était l’artère principale qui va de l’entrée de la ville à sa sortie, qui fut envahie par ces vendeurs et vendeuses. Ils avaient placé leurs marchandises à même le sol, le long des maisons, ou sur les murettes des balcons des rez- de -chaussées. Installés dès les premières heures, ils ne bougent plus de leur place, proposant aux passants ce qu’ils vendent, et surtout, ils concurrencent de leur voix les décibels assourdissants de kompa que crachent  les hautparleurs placés devant les magasins. Des clients se frayent tant bien que mal un chemin entre les nombreuses motos aux klaxons de tous les sons, les véhicules qui arrivent bandés de monde qu’ils déversent au bout de la rue, qui avec son balluchon sur la tête, qui avec son sac de voyage au bras. Des femmes descendues des mornes sont reconnues aux charges qu’elles portent sur la tête : régime de bananes, cuvettes remplies de légumes et autres fruits et vivres.

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Marchands sur les trottoirs à Pilate

Les hommes, venus eux aussi des mornes, transportent sur des vélos des chapeaux traditionnels multicolores en donnant de la voix pour se faire remarquer par les possibles acheteurs. La foule est dense et le restera durant les quatre jours de la fête.  A la tombée de la nuit, chacun se trouve une place pour dormir à même le sol, sous les galeries des maisons qui ornent la voie principale. D’autres, plus chanceux, trouveront des hébergeurs. D’autres encore se coucheront sur la place publique, sous les tonnelles ou au pied des arbres.

Je suis sur le balcon de la maison familiale de mon hôte et j’observe cette marée humaine qui remonte et redescend la rue.  En face de mon observatoire, sur la place centrale du bourg qu’ils ont occupé, des groupes de danse vodou se succèdent sans relâche, au son des tambours et des chants lancés par l’un d’eux et repris en chœur par les autres. Un marché spontané d’objets de cultes vodou s’est installé non loin de l’Eglise : bougies de toutes les couleurs à l’effigie des saints catholiques, des chapelets, des scapulaires, du rhum, du clairin (rhum de première pression) simple ou enrichi aux herbes et racines aux vertus diverses, des flacons de parfums –la chance, des foulards aux couleurs correspondants aux différents loas (esprits) du vodou, etc… Tout à côté d’eux des roulettes de fortune improvisées, des jeux de carte, de dominos et autres jeux de hasard attirent ceux qui rêvent de se faire un peu d’argent et pourquoi pas, de gagner le gros lot. Ici, un jeune homme écoute religieusement ce que lui prédit un cartomancien. Là c’est une mambo (prêtresse vodou) qui procède au traitement d’une dame dont elle tient le pan de la robe d’une main, tandis que de l’autre, elle passe la flamme de la bougie le long du corps de la dame.

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Les batteries insistantes des tambours, la foule amassée autour des danseurs des vodouisants font céder ma réserve d’aller me faire bousculer. Je descends du balcon. Je me joins aux nombreux curieux et aux dizaines de vodouisants. Je me faufile entre les corps et les cous tendus pour bien voir le spectacle. J’entrevois une jeune femme, visage noir, portant une jupe et une chemisette blanches. Elle a les cheveux tressés à l’africaine. Visage inexpressible d’où se dégage une certaine sérénité, un profond calme intérieur. De sa main droite, elle tient un « chacha » (petite calebasse contenant des graines qui donne le même son que les maracas sud-américaines) qu’elle fait tourner en rond d’un geste du poignet. Sa main gauche lui sert de haut-parleur. Elle entonne un chant, face aux batteurs de tambours, puis vire sur elle-même vers les danseurs qui forment un cercle, plie les genoux et, à ce moment-là, les danseurs reprennent en chœur le chant qu’elle vient de lancer.

Je reconnais ce rythme du tambour et ces pas de danse (petits pas de côté ramenés vers la gauche ou la droite selon le pas qui reste fixe) qui me rappellent celui des Kongo de chez moi. Je tends encore le cou pour bien voir les dos des danseurs qui se courbent et les gestes qu’ils font comme s’ils voulaient ramener à eux, tirer vers eux une chose qu’eux seuls connaissent.

Un des joueurs de tambour note mes efforts à vouloir regarder de près. Il se met à battre encore plus fort tout en me jetant des coups d’œil. Ayant certainement remarqué le turban que je porte, il a dû comprendre que j’étais africaine.

La dame aux cheveux tressés revient vers les batteurs. Elle entonne un autre chant. Vieux et jeunes, hommes et femmes à l’intérieur comme à l’extérieur du cercle accélèrent la cadence. Les tambours changent également de rythme. Cette fois-ci, c’est le souvenir des résonnances des calebasses d’eau qu’on joue lors des fêtes au Maroc et en Mauritanie qui me revient. Je reconnais aussi le son du « Tama » ce petit tambour qui se bat au Sénégal coincé sous les aisselles. Et aussi celui du « tambour-mère » du pays Koyo au Congo.  

Un jeune homme qui dansait est chevauché par un loa (esprit) et se met à hurler des paroles que je ne parviens pas à saisir ; il file en direction de la rue principale. Une mambo se détache du cercle des danseurs  pour le retenir. Deux jeunes gens se joignent à elle, mais ils ne parviennent pas à le maîtriser. Le jeune homme traverse la rue principale, fait le tour du pâté de maison, avant de revenir auprès des danseurs, escorté par la mambo et les deux jeunes gens.

Malgré une apparente pagaille, il règne entre les participants à ces danses, une certaine discipline codée que l’étranger ou le non vodouisant a du mal à percevoir. La musique à fond du kompa jouée sur la rue principale comme au bas de la ville, près de la rivière, les klaxons des autos et des motos, les cris des vendeurs, des vendeuses mais aussi des badauds,  ne semblent pour rien au monde déranger ces danseurs.  Ils sont là depuis la veille et ils y resteront pendant trois jours d’affilé. Non-stop ! Sans interruption réelle ! Un groupe succédant à un autre.

C’est alors que je réalisai comment cette religion a pu survivre à l’esclavage, à la colonisation, à toutes sortes de discriminations, de brimades et de persécutions. Je revis le courage, la résistance, l’ancrage de la foi des vodouisants à travers les âges ; toutes choses qui aboutirent à la lutte contre le colonisateur et à l’indépendance de ce pays.

D’un autre côté, ma conviction était renforcée qu’il n’y a rien de tel pour la paix dans un pays que de laisser chacun vivre sa foi, ses croyances, sa religion. Car, les vodouisants ayant dansé pendant trois jours d’affilé, ils se firent moins nombreux le samedi au moment où les catholiques se rendaient à l’église pour clore leur neuvaine de prières. Le dimanche, il n’y avait plus de tambours vodou dans la ville quand le clocher de l’église a sonné pour appeler les chrétiens à la messe. L’acceptation et le respect de l’autre ne peuvent qu’être enrichissants. « Si tu es différent de moi, loin de me léser, tu m’enrichis » avait dit Antoine de Saint-Exupéry que je paraphrase en : « si ta foi est différente de la mienne et la mienne de la tienne, nous ne pouvons que nous enrichir mutuellement. »

Cependant, une question m’obsède : pourquoi est-il que certains vodouisants (et sans doute les spectateurs des danses vodou) consomment tant d’alcool (clairin et rhum) au point de se retrouver complètement soûls ? Y aurait-il un lien intrinsèque entre cet alcool tiré de la canne à sucre et la pratique du vodou ? Seuls les connaisseurs pourraient me fournir une réponse.

En tout cas, je suis revenue de Pilate, le cœur content, enrichie d’une nouvelle expérience.

Nyélénga.


05/09/2014
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