Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Vécu


Une soirée « thérapeutique » avec Dany Laferrière, Raoul Peck et Rodney Saint-Eloi

Organisée à la Maison du Livre de Saint-Gilles (Bruxelles) par l’ONG Coopération-Education-Culture, la rencontre qui a réuni deux académiciens (Dany Laferrière de l’Académie française et Rodney Saint-Eloi de l’Académie des Lettres du Québec) et un écrivain-cinéaste (Raoul Peck, ancien ministre de la culture et réalisateur du film Lumumba), hier 19 février a été une vraie « thérapie » pour moi en cette période de turbulences politiques dans mes deux pays.

Une vraie thérapie pour moi, femme aux « multiples identités » (pour reprendre l’expression des deux académiciens) vivant, à l’instar de ces trois artistes, loin de mon pays natal mais, transportant partout en moi et avec moi, ce pays , le Congo et cet autre pays, Haïti qui se partagent le même espace, celui de mon cœur chamboulé par les ouragans et les torrents de la politique.

Comment ne pas penser à la situation actuelle du Congo quand, en ouvrant le livre de Raoul Peck « Monsieur le Ministre…Jusqu’au bout de la patience » qui vient d’être réédité et actualisé au regard de l’actualité haïtienne de ces derniers mois, je tombe sur ces mots : « Il y a de ces jours où l’avenir politique d’un pays vous paraît obstrué, sombre et sans garantie de bonne fin. Ces jours-là, on préfèrerait indéniablement avoir tort…Ce qui à l’époque m’avait paru être des « tendances » hasardeuses, sont devenues un mode de fonctionnement. Ce qui n’était qu’impulsions douteuses vers un pouvoir autoritaire, se sont transformées en aveuglement suicidaire. À des journées d’espoir ou des victoires ont succédé des longues périodes de doutes. Des sorties de crise inespérées ont accouché paradoxalement d’issues plus complexes. On a posé des pansements ou ingurgité des placebos alors qu’il fallait à l’évidence amputer. »

On croirait entendre parler un Congolais des deux bords du grand fleuve. Rien d’étonnant, car Raoul Peck a grandi sur la rive gauche du fleuve Congo et, comme tous ceux qui vivent l’exil (volontaire ou involontaire) il continue de porter en lui une part du Congo de son enfance. Multiplicité des identités.

 

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Avec Raoul Peck

 

Et, comment ne pas me retrouver dans le dernier livre de Rodney Saint-Eloi : « Je suis la fille du baobab brulé » publié par sa maison d’édition Mémoire d’Encrier ? Rodney qui, rencontré au Marché de la Poésie à Paris-Saint-Sulpice en 2015, avait déjà remis en place ma confiance fissurée en l’être humain en me laissant partir les bras chargés d’un lot de livres avec ces simples mots : « Prends-les ! Tu m’enverras le chèque à Mémoire d’Encrier quand tu le voudras. » En déclarant hier devant un public d’environ 140 personnes venus les écouter, qu’il est : « à la fois Africain, Indien et Haïtien », qu’il ne « subit pas l’exil parce qu’ « avec l’exil je suis un homme enrichi et je suis devenu plus Haïtien qu’avant », Rodney qui fut élevé par des femmes, a confirmé l’intégrité de son « être là », l’entièreté de son humanitude qu’il livre à travers son livre en « affirmant sa part de féminité », (n’en déplaise à ceux qui voient en lui un homosexuel qu’il n’est pas) afin de « tendre la main à l’autre, rassembler les continents » pour « en faire un Archipel. » Tout en écoutant Rodney, je feuillette discrètement son livre :

« Je suis la fille du baobab

Qu’une étoile insoumise

A enfantée sur une terre d’épices

Je n’ai pas d’identité certifiée

Je ne suis pas l’étrangère

Je ne suis pas l’ennemie

Les pays me divisent en sept nations

Je ne sais rien de mon visage

Les miroirs ne se retournent pas sur mon passage…

Je suis la fille du baobab brûlé

Je ne suis pas vieille

Je ne suis pas jeune

J’ai l’âge des tombeaux anciens

Je n’ai pas de date de péremption

Ni ordre ni insigne ni honneur

Je n’ai pas d’usufruit à partager

Je suis la fiancée de la brousse

Je suis la fiancée de la mer

Je suis la fiancée de la nuit

Allez-vous-en avec vos vœux

Allez-vous-en avec vos bontés. »

 

Identités multiples, cher Rodney, comme toi je suis d’ici et d’ailleurs !

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Avec Rodney Saint-Eloi

 

Puis, ce fut au tour de Dany de parler de « Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo », un livre qu’il a écrit à la demande de Rodney, son ami, son complice de toujours (ils étaient ensemble à Port-au-Prince lors du tremblement de terre de 2010 et, chacun d’eux a écrit sur son expérience de ce terrible séisme.) Avec son humour calme qui ne laisse personne indifférent et qui fait plier de rire même les éléphants, Dany  nous apprend que « l’exil n’est pas seulement de partir, c’est aussi de rester sur place… Le dictateur est en exil de la vie. Quand il n’y a plus de tête à tête (avec les autres), c’est ça être en exil de la vie. »

Tout en écoutant les questions des auditeurs aux trois « enfants  du baobab », j’ouvre à tout hasard le livre de Dany que je tiens dans mes mains et… : « Carnet Noir : Quand on quitte son pays, on ignore qu’on ne reviendra plus. Il n’y a pas de retour possible, car tout change tout le temps. Les lieux, les gens, les usages. Même notre façon d’appréhender la vie. Si on ne change pas, les autres, eux, changent, et de cette manière nous changent. Perpétuel mouvement. Mais on ne sait pas ce que le temps fera de nous. On peut visualiser l’espace facilement. Le temps, c’est le monstre invisible qui dévore tout sur son passage. Ce genre de choses arrive à notre insu. On débarque dans un pays. On y passe des années. On oublie tout ce qu’on a fait pour survivre. Des codes appris à la dure. Chaque mauvais moment annulé par la tendresse d’un inconnu. Un matin, on est du pays. On se retrouve dans la foule. Et là, brusquement, on croise un nouveau venu et tout remonte à la surface. »

On devient l’autre tout en restant soi ! Merci de me l’avoir fait comprendre, Dany !

Avec Dany Laferrière.JPG

 

Avec Dany Laferrière

La rencontre terminée. Mes livres sont dédicacés par les auteurs. Dany : « Pour Alphonsine, avec toute mon affection. » Raoul : « Pour Alphonsine, en toute amitié ». Rodney : « Pour Alphonsine, pour l’Amie et surtout pour demain, avec la conviction que vous  êtes un Baobab.  Affection et Amitié

Je file avaler un verre de ti punch. Je rentre chez moi, réconciliée avec mes multiples identités qui bercent mon cœur apaisé. Pour demain, oui surtout pour demain.

Nyélénga.

 

 


20/02/2016
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La rime parfaite

-          Il va falloir que je m’achète une très belle tenue !

 

-          Pourquoi donc, maman ? s’étonna-t-elle. Elle, Lady Jo ma fille aînée.

 

-          Mais, pour ton anniversaire, chérie ! N’est-ce pas que tu vas faire une grande fête ?

 

Elle se tut quelques secondes. Le temps de trouver les mots qui n’allaient pas choquer sa petite mère. Puis :

 

-          Tu sais, maman, ce serait difficile pour toi si tu venais!

 

-          Mais, pourquoi donc ?

 

-          Parce qu’il n’y aura que mes amis et un DJ ! Ce sera comme lorsque nous allons en boîte !

 

-          Et alors ? Je sais danser moi-aussi !

 

Les rires de mes petites filles fusèrent à l’arrière de la voiture. Une d’elles se désola :

 

-          Kôkô (Grand-Mère), même nous, on nous est exclues, figure-toi ! C’était ma deuxième petite fille qui parlait ainsi. Compatissante au sort réservé à la grand-mère qui n’en démordit point.

 

-          Mais, moi aussi j’ai dansé en boîte. Pourquoi ne danserai-je pas avec vous cette fois-ci ? Comme en boîte !

 

Ma fille ne savait pas à quel Saint se vouer ! Elle se concentra sur le volant de la voiture, du mieux qu’elle pouvait pour maîtriser son embarras. Je sentais qu’elle continuait de cogiter. Il ne fallait surtout pas que Maman se sente exclue !

 

-          Maman, finit-elle par dire d’une voix tellement douce que mon cœur en fendit, tu vas t’ennuyer, tu sais ! Il n’y aura pas de mamans, pas de Seniors, et ça risque de durer jusqu’à l’aube ! Je ne veux pas que tu sois fatiguée le lendemain, surtout qu’il te faudra, après ça, reprendre la route !

 

Mes petites filles continuaient de s‘esclaffer en avançant chacune un argument pour me consoler.  Leurs rires a un effet relaxant sur ma fille qui, connaissant mon entêtement devant certaines situations, tenait à me dissuader ( sans me blesser) de me rendre à cette fête d’anniversaire où elle voulait s’éclater avec ses amis, sans que le regard d’une mère, aussi jeune et ouverte d’esprit soit-elle, ne vienne mettre un bémol à leurs « éclatements ». Mais, je revins à la charge :

-          Donc, tu m’exclues ?

 

-          Mais non, maman ! Juste que là, nous voulons nous amuser entre amis. D’ailleurs rassures-toi, on fera un grand repas après, en famille, pour tous les anniversaires de janvier et de février!

 

-          C’est ça oui ! dit la dernière et la plus coquine de mes petites filles.

 

J’étais sur le point de manifester (volontairement) ma déception (disons-le carrément : de feindre ma déception) lorsqu’un souvenir vola à mon secours. C’était à Port-au-Prince. Mes deux filles et mes trois petites filles étaient venues passer les fêtes de fin d’année avec moi. Nous étions à table avec Sushi et Gabie, quand Sushi déclara :

 

-          Maman, ce soir nous sommes invités ! Il faudra être prêt dès 20h !

 

Les regards de tous les enfants autour de la table s’étaient tournés vers nous. Et, en chœur, elles avaient réagi :

 

-          Mais ce n’est pas pour vous ! C’est une fête pour les jeunes seulement !

 

-          Comment ça ? avait répondu Sushi, surpris pour de vrai !

Gabie avait l’air désespérée ! Lady Jo et Yé l’avaient rejointe dans un élan de solidarité qui ne masquait pas que les trois filles s’étaient déjà concerté et prêtes à parer à toute velléité de notre part à nous, les parents, de nous rendre à cette soirée-là ! Attrapant au bond la balle que me lançaient les filles, parce qu’en réalité je ne voulais pas sortir ce soir-là, je me rangeai du côté des filles :

 

-          Mais non, Sushi, nous ne sommes pas invités ! C’est pour les jeunes ! Nous n’allons tout de même pas nous mêler à des ados ! Ce serait mortel d’ennui !

 

Ce à quoi, Gabie, rayonnante, s’extasia devant « ma compréhension » :

 

-          Merci, Mamie Maki, toi au moins tu comprends !

 

Cette fois aussi, dans la voiture que conduisait une Lady Jo, désespérée de l’entêtement de sa mère de vouloir absolument être de la partie « Glamourous » des plus jeunes qu’elle, je cédai :

 

-          Ok c’est bon ! Je ne viendrai pas, à l’instar des petites! De toutes les façons « Seniors » rime très bien avec « Juniors » et ne riment pas du tout avec « Jeunes adultes Glamour » !

 

Superbe porte de sortie qui fit hurler de joie mes petites filles qui gigotaient sur le siège arrière de la voiture !

 

Nyélénga. 


14/01/2016
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3 Janvier...

Il y a ceux qui partent tôt. Il y a ceux qui restent, attendant que leur temps arrive pour partir à leur tour.

Ceux qui sont partis tôt resteront éternellement jeunes. Ceux qui restent auront le temps de vieillir.

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C’était un 3 janvier.  A quelques minutes de pirogue de la ville de Douala (Cameroun), Louise Dilock et André Essomè-Kotto tous deux issus du groupe Sawa, donnaient naissance à un bébé de sexe masculin qu’ils nommèrent Ebénézer  qui signifie en Hébreux « La pierre de secours ».

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Du côté de Manoka.

 

Mais le destin le laissera-t-il secourir les siens ?

Lancé dans la vie comme une pierre qu’on lance dans l’air, le petit garçon devenu un homme bien en chair, un intellectuel aux idées dérangeantes, écrivait une fois : « Chercher la définition individualisatrice d’un Africain donné, c’est localiser sa position dans la relation d’ordre total qui régit l’univers, c’est préciser son statut de fils cadet ou aîné, de mari, de père, de chef, sa situation dans un arbre généalogique. Bien entendu, nul doute ne peut être conçu sur l’évolutivité de cette position, de cette situation, puisqu’elles se déplacent dans le sens prescrit par le principe de l’antériorité, le personnage ainsi défini devenant successivement enfant, adulte, époux, père, vieillard. »  

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Ainsi, tour à tour, le petit garçon né à Manoka un 3 janvier passa par les stades évolutifs d’enfant, d’adulte, d’époux, de père. Puis, avant même d’atteindre le stade de vieillard il fut absorbé par l’univers comme une étoile filante.

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Trop tôt. Bien trop tôt !

 

Nyélénga.


03/01/2016
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Très mal-à-l'aise dans un Mal-à-l'aise

De Kintélé à Nganga Lingolo, la ville de Brazzaville s’étale comme une pieuvre, bravant la circulation anarchique, les déviations, les crevasses, les éboulements de terrain et les inondations. Les « ntomboka » (racines en forme de gousses d’une herbe qui poussait aux alentours de Brazzaville) et autres « mbila y’ésobé » (noix des savanes) ont disparu sous les coulées de béton. Les « ntinya » (bourgeons de lianes comestibles) se sont repliés bien au-delà de Linzolo et d’Odziba.  Je suis désespérée de ne pouvoir déguster ces fruits et légumes de mon enfance envolée.  Comment faire pour me procurer juste une botte de « ntinya »à défaut d’ « ikanda »(cœur de palmiers –raphias) ?

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Petits vendeurs de Tinya du côté d'Odziba

Je me renseigne auprès des « petits » du quartier qui ne semblent pas savoir de quoi je parle, eux qui ne connaissent plus ces délices d’antan ! La discussion s’anime lorsque j’exprime mon souhait d’aller à la recherche de ces petites friandises que la nature, alors généreuse, nous offrait gracieusement au grand bonheur de nos palais salivants et gourmands.

-          Pour trouver ces choses-là, Mère, il faut aller soit après Linzolo, soit du côté d’Odziba, me conseille un « petit », né après mon départ du pays.

-          Qu’à cela ne tienne ! Qui vient avec moi ? Les « petits » se regardent avant de répondre en chœur :

-          Combien de places y a-t-il dans ton véhicule ? Ils jettent sur moi des coups d’œil méfiants. Une de mes nièces se détourne pour cacher à mes yeux le rictus du rire fou qu’elle s’efforce d’étouffer. Un neveu se lève et lance un « je reviens tout de suite », avant de disparaître par la cour-arrière. Je sens qu’ils se souviennent des extravagances de mon dernier séjour.

-          Quel véhicule ? Je parviens à articuler en jouant l’étonnement. Nous prendrons les transports en commun!

-          Si tu veux qu’on vienne avec toi, Mère cette fois-ci, il faut louer un « foula-foula », mais pas de taxi comme la dernière fois ! Celui qui parlait ainsi avait l’air bien déterminé !

-          Je ne louerai rien du tout ! Cette fois-ci nous allons prendre les nouveaux bus de transport public !

Ils s’esclaffent de rire en secouant tous de la tête.

-          Tu veux prendre les « Mal-à-l’aise », Mère ? Ah ça non ! Ce sera sans nous !  Ils continuent de rire en se donnant de grosses tapes dans les mains et sur les jambes. Ah non, Mère, tu ne nous feras pas monter dans un seul « Mal-à-l’aise » avec toi…

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Un Mal-à-l'aise et en foula-foula (en vert-blanc)

-          Mais pourquoi pas ? Ne m’aviez-vous pas dit qu’avec les nouveaux bus on pouvait aller de Kintélé à Nganga Lingolo pour 150 francs CFA seulement, alors qu’avec les « foula-foula » il faut en prendre au moins cinq ?  Je joue à mon tour  la détermination. Le plus âgé de mes « petits » s’approche de moi, décidé à me faire sortir cette idée de la tête :

-          Ecoute, maman, c’est vrai qu’avec les « Mal-à-l’aise » on n’est plus ruinés comme avec les taxis et les « foulas-foulas » ; mais il est hors de question que tu montes dans un seul « Mal-à-l’aise » ! Nous tenons à toi et à ce que tu repartes comme tu étais arrivée c’est-à-dire en bonne santé ! Ce n’est pas pour rien qu’on appelle ces nouveaux bus–là les « Mal-à-l’aise » ! C’est parce que quand tu montes là-dedans, tu fais juste cinq minutes, tu tombes vraiment malade ; tu es très mal–à-l’aise quoi! Les odeurs de transpiration, le bruit, la bousculade, les voleurs aussi ! On te serre, on te coince puis, ton sac à main, ton porte-monnaie ou ton téléphone portable disparaissent. Tu ne peux même pas crier « au secours » puisque tu ne peux pas ouvrir la bouche !Et toi, tu n’es plus habituée à ce genre de transport !

-          Vous plaisanter ? En Haïti je suis bien montée dans un tap-tap , c’est comme un foula-foula, et je n’en suis pas morte !

-          Ce n’est pas pareil maman ! Dans les tap-tap on peut peut-être s’asseoir, non ? C’est ce que nous avons vu sur les photos que tu nous avais montrées ! Dans les « Mal-à-l’aise » si tu veux trouver une place assise, il faut aller d’abord au terminus quand ces bus sont encore vides, là tu t’installes confortablement, mais après tu ne pourras plus bouger! Ce n’est pas pour rien qu’on les a dénommés « Mal-à-l’aise » !

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Compétition entre taxis et Mal-à-l'aise: qui passera le premier?

 

Sur ce, une de mes nièces intervient : « Laissez-la donc ! Elle n’a qu’à essayer et elle verra, puisqu’elle ne veut pas vous écouter ! »

-          Eh bien dans ce cas, je ferai moi-même l’expérience des « Mal-à-l’aise » demain matin !

Ils ont dû se dire que la Mère a perdu la tête ! Rires ! Protestations !

C’était sans me connaître. Le lendemain matin, je me pointe devant le Centre Hospitalier Universitaire.  Plusieurs bus indiquant leur destination sont garés. Je monte dans le premier et m’installe confortablement sur un siège à côté d’une fenêtre pour pouvoir prendre des photos, à l’aise ! En moins de dix minutes, tous les sièges sont occupés, mais le conducteur ne démarre pas. Il commence à faire chaud. Des passagers continuent de monter. Je cale mon sac à main contre ma poitrine. C’est à peine si un des passagers, poussé par ceux qui montent ne s’installe pas carrément sur mes genoux. Je repousse doucement ses fesses. Il me fusille du regard et me fait comprendre avec cette agressivité qui est devenue notre seconde nature : « Il fallait prendre un taxi Madame, tu vois bien qu’il n’y a plus de places et chacun fait ce qu’il peut ! » Je ne dis rien. Je tourne ma tête  vers la vitre et je serre mes jambes.

Au bout d’un quart d’heure, les portières se ferment. Le conducteur allume le moteur et démarre. Je jette un coup d’œil à ma montre, il est 8h15. Des cris fusent de partout : « Hé chauffeur, tu ne peux faire attention, non ? » Les passagers s’accrochent du mieux qu’ils peuvent aux barres des sièges. Les commentaires vont bon train. Je ne peux pas me concentrer pour écouter ce qu’il se dit tant la pression exercée par les jambes de mes deux infortunés voisins se fait sentir dans mes jambes à moi en plus de mon dos que j’ai tourné vers eux. Ma tête reçoit des coups de coudes à chaque secousse du bus. La sueur dégouline de mon visage, sur mon dos. Je commence à sentir les courbatures. Stoïquement je me recroqueville sur mon sac à main après y avoir rangé mon ipad. Oubliées la prise des photos dans ces conditions-ci !  Le bus s’arrête je ne sais combien de fois. Nous traversons des quartiers inondés. L’eau envahit le plancher du bus. Je sens mes pieds devenir humides. Tant pis pour mes chaussures ! Mes orteils décident de partager avec mon dos et mes jambes, la douleur qui les ronge. Je ferme les yeux, pour me concentrer sur mes pensées et oublier tout ce qui m’entoure. A chaque arrêt du bus, des passagers descendent et d’autres montrent.  Finalement, nous atteignons Kintélé. Terminus. Le bus se vide. Je suis la dernière à descendre.  Un coup d’œil à ma montre : il est 10h25 ! Je pense au voyage retour : mon stoïcisme en prend un coup.

J’oublie les « tinya ». Je hèle un taxi, négocie le prix et me voici installée à côté du chauffeur qui, du coup, augmente le volume de son autoradio d’où s’échappe la voix d’un pasteur qui prêche sur les ténèbres et la lumière!

-          « Oh non pardon, tu peux arrêter ça ? Je veux causer avec toi ! » Il baisse simplement le volume et la voix du prêcheur est bientôt remplacée par celle d’un « débatteur » pour qui la couleur de notre peau serait la conséquence des effets du soleil. Quand il se met à comparer la peau des congolais qui serait plus « brune » à celle des Ouest-africains (sénégalais, maliens et nigériens) qui seraient plus noire, je pète un plomb : « Mon ami, où tu arrêtes cette radio ou je descends : à toi de choisir ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous roulons sur le viaduc-Nord sans prononcer un seul mot. Nous dépassons l’hôpital de Talangaï  en silence. Un silence qui devient pesant pour moi. Je cherche un sujet qui pourrait le dérider, le sortir de sa bouderie. Il se présente à moi sans peine :

-          Dis-moi, pourquoi on appelle les nouveaux bus « Mal-à-l’aise » ?

Le chauffeur de taxi se met à rire ! Je me dis « Bingo ! » :

-          Parce que depuis que ces bus sont en circulation, les « foulas-foulas » souffrent ! Les clients préfèrent prendre les « Mal-à-l’aise » qui coûtent beaucoup moins chers et font de longues distances, plutôt que de prendre les « foulas-foulas » trop ruineux !

-          Ah ça ! Je reprends cette exclamation à la mode à Brazzaville. Mais on m’a dit que c’est parce que dans ces bus, on est très mal à l’aise !

-          Oui, Maman, il y a ça aussi ! Tu sais, les congolais ne manquent pas d’imagination ni de sens de l’humour. Ils donnent des noms à chaque nouveauté !

-          Comme quoi par exemple ?

-          Maman, tu poses trop de questions ! Il se renfrogne, méfiant !

Nous poursuivons la route jusque chez moi. Mes « petits » sont là. Incrédules, il me voit descendre du taxi avec mon sac-à-main bien coincé sous mon aisselle :

- Alors Mère, c’était comment ? 

- Pas mal, pas mal, sauf que je me suis vraiment sentie mal à l’aise ! Autant dire la vérité plutôt que de frimer !

- On te l’avait dit !

Un de mes neveux me ressort mon argument-phare : « Au moins tu ne vas pas mourir ignorante, n’est-ce pas maman ? » Je le fusille du regard. Les autres rient.

Je pense à ceux du Canada qui font se dire : « Encore une nouvelle aventure de maman…Pas étonnant de sa part, elle ne changera jamais, même avec l’âge ! » Et mes lascars de petits fils d’Ottawa, Kéyah et Zola, qui vont réagir en chantonnant: « Mais oui, Kôkô (grand-mère) dit toujours qu’elle ne veut pas mourir ignorante ! »

Comme vous aurez raison, mes petits-princes, je me suis enrichie d’une nouvelle expérience et, en effet la grand-mère pourchassera l’ignorance jusqu’à ses derniers retranchements. Leçon apprise de votre arrière-grand-mère qui avait coutume de dire : « Mieux vaut la maladie que l’ignorance ! »

Nyélénga remise de son expérience « mal-à-l’aise »


29/12/2015
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Simple comme Bonjour?

L’expression « simple comme bonjour » laisse penser que saluer une personne est une chose simple. Que nenni ! Il y a des fois où l’on se demande si le « bonjour » a un poids que la langue ne peut soulever. Et pourtant, dire bonjour est la chose la plus élémentaire que l’on nous a apprise lorsque nous étions enfants.

-          Dis bonjour à Monsieur ! Dis bonjour à Madame ! Telle a toujours été l’injonction des parents. Le premier pas dans la voie de la socialisation d’un enfant.

Hélas, force est de constater que de nos jours la valeur du « bonjour » est en voie de disparition. Dire « bonjour » est devenu une charge que l’on évite de soulever. J’en ai fait les frais, il y a quelques années au marché Château Rouge à Paris où je m’étais rendue pour me procurer certains produits venus d’Afrique. J’étais dans une des ruelles de ce grand marché africain quand je vis venir en face de moi, une jeune femme tenant par la main une petite fille.

-          Bonjour ! fis-je, il me semble que je te connais !

-          Tu ne me connais pas ! rétorqua avec hargne la jeune femme en tirant de côté son enfant et en me bombardant d’un regard plein d’animosité.

Je restais là, debout sans voix, à la regarder s’éloigner. Pourtant, j’étais certaine que je ne me trompais pas. Je la connaissais, sauf que ma mémoire avait commencé à me jouer des tours de cache-cache qui devenaient de plus en plus déplaisants.

La leçon était apprise et, depuis ce jour-là, je fais un peu plus attention avant d’offrir mon « bonjour. »

Il y a quelques mois, à Ottawa, un ami haïtien qui m’accompagnait faire des courses s’en étonna, lorsque nous croisâmes trois africaines en grande conversation en Lingala:

-          Ce sont des africaines, me fit-il remarquer. J’ai toujours constaté que les Africains ne se disent pas bonjour !

-          L’Afrique est un continent mon cher ! On ne peut pas dire bonjour à tous les africains qu’on croise !

Je m’étais certes, bien tirée d’affaire face à l’instance de cet ami, mais sa remarque ne faisait pas moins son chemin dans mon esprit. J’ai alors décidé d’observer comment se comportaient les Africains qui se trouveraient sur mon chemin.

A Washington D.C., chaque fois que je croisais un jeune Black, j’étais gratifiée d’un « Hi Ma’am » qui me surprenait. J’étais convaincue que mon statut de senior y était pour quelque chose.

A Paris, j’ai beau croisé des Blacks, ils continuent leur chemin et ne se gênent pas de me bousculer pour passer sans le moindre mot d’excuse.

A Port-au-Prince, j’étais, à chaque fois, étonnée par les « Kouman ou yé »  (comment vas-tu) que me servaient à tout bout de champ les personnes y compris des inconnus que je croisais dans ma rue. Peut-être qu’eux me connaissaient ou avaient remarqué que j’habitais le quartier, puisque là-bas, « vwazinaj se fanmi » (le voisinage c’est la famille).

A Bruxelles, oh, à Bruxelles, dans le quartier Matongé où se trouve le plus grand marché africain de la capitale, ça se passe comme à Château Rouge à Paris : saluer une personne est suspect !

Dernièrement, j’ai salué, deux Blacks, agents municipaux, qui faisaient leur travail (mettre des contraventions aux véhicules qui n’avaient pas de tickets de stationnement), la réponse fut : « C’est à vous cette voiture ? » «  Non, pourquoi ? » Ils ont dû penser que mon « bonjour » était intentionné et que je voulais qu’ils ne me collent pas la contravention.

Dernièrement encore, j’entre chez l’épicier du coin, deux jeunes gens (un jeune homme et une jeune femme) sont là. Je salue : « Bonjour ! » Silence. Regards froids ! L’épicier qui me connaît répond à mon salut en Lingala : « Héé, mboté mama !» Surprise sur les visages des jeunes gens. Ils me dévisagent. Puis l’un deux (le jeune homme) : « Oh Mère comment ça va ? Oh c’est donc notre Mère ! » Moi : « Donc si je ne parlais pas le Lingala vous n’auriez jamais réagi à mon bonjour? » -Rires ! La jeune dame : « Pardon maman, par les temps qui courent on ne sait pas qui vous salue ! » Nouveaux rires ! Enfin tous détendus !

Autres expériences vécues : A Douala (Cameroun) : « Bonjour ! ». Réponse : « C’est quoi ? C’est ton bonjour là que je vais manger ! Bonjour, bonjour, comme si c’était du makabo ! » (tarot, malanga)

A Brazzaville (Congo) : « Bonjour ! »  Réponse : « Est-ce que je suis sur un toit pour que tu me salues de si loin ? »

Un simple bonjour ? Aujourd’hui, il tombe comme un pavé dans la mare !

LLK


27/11/2015
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