Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Avec le Dr Joseph Dieffen Azor disparaît une des belles plumes d’Haïti, par Eddy Cavé

Avec le Dr Joseph Dieffen Azor disparaît une des belles plumes d’Haïti

 

Par Eddy Cavé
eddycave@hotmail.com

 

Ottawa, le 3 octobre 2015


À la réception du message de Menfis Geoffrey Azor m’annonçant le décès de son père Joseph Dieffen, j’ai été envahi par ce sentiment, bien connu des expatriés, de n’avoir pas tout fait pour essayer de maintenir un contact permanent
avec un vieil ami resté au pays. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un sentiment bien étrange où se mêlent, en parfaite harmonie, le regret des occasions à jamais perdues d’échanger régulièrement avec Dieffen; la satisfaction d’avoir renoué avec l’ami après plus de 50 ans d’éloignement; l’admiration vouée à cet être hors du commun; le respect dû à cet ami à qui la nature n’a jamais fait de cadeaux. Aujourd’hui, je me découvre le plus humblement possible devant la mémoire de cet ancien camarade de promotion qui a su préparer, contre vents et marées, un destin où, hélas, les fruits n’ont pas toujours tenu la promesse des fleurs.

 

 

D’Argentine où il vit depuis plus de 50 ans, notre ami commun, le Dr Jean-Claude Samedy, m’a demandé d’associer son nom à tout hommage que je voudrais rendre à ce lutteur infatigable. Il y a plus de 60 ans, Dieffen avait partagé avec lui, dans sa modeste chambre d’écolier éloigné de sa famille, ses rêves grandioses pour le pays et pour lui-même. De confidences en confidences, Dieffen lui avait raconté sa vie de privations et les premières stations de son long calvaire. Profondément touché par la nouvelle du décès, Jean-Claude m’a dicté cette phrase qui résume à merveille tout le bien qu’il pense encore de cet ami commun : « Dieffen était un homme total qui, par sa force de caractère, sa volonté de fer et son acharnement au travail, a réalisé tout ce qu’il avait voulu faire de sa vie. Et ce, en dépit de tous les interdits de la société haïtienne de son temps. »

 

L’adolescence à Jérémie

 

Fils du directeur de chapelle de Desormeaux, le village natal qu’il a immortalisé dans son grand roman Danièle Desormeaux, Dieffen est arrivé assez tard à Jérémie pour ses études primaires. Il fréquente l’école Cléverin Hilaire, où il saute classe sur classe. Son assiduité au travail et sa détermination à satisfaire les attentes de sa famille lui valent à 18 ans un grand succès scolaire. Il est lauréat aux examens du Certificat d’études primaires de 1952, forçant l’admiration de l’inspectrice à l’enseignement primaire Mme Helda Pierre, Cette grande dame de la société jérémienne sera son mentor et sa première alliée. Elle l’aidera ainsi dans les combats à armes inégales qu’il devra livrer à la fois contre un destin féroce et contre une société totalement insensible à ses aspirations de fils de paysan sans fortune.

 

Dans un pays et à une époque où l’appréciation de l’autre repose en général sur des critères qui n’on rien à voir avec la valeur personnelle, on ne devait pas être surpris d’entendre toutes sortes d’inepties sur Dieffen. Par exemple qu’il

mémorisait continuellement et qu’il était un livresque. À ce compte-là Rabelais l’était aussi, et on ne le lui a jamais reproché. De son côté, Frankétienne n’a-t-il pas raconté avec son panache habituel que, dans sa soif insatiable de
connaissances et son désir de tout apprendre, il avait mémorisé un dictionnaire entier? 

 

Et Dieffen ne mémorisait pas plus qu’un autre, sauf que, sa mémoire étant beaucoup moins rapide que celle des surdoués de sa génération, il devait répéter dix fois et à haute voix ce que d’autres parcouraient rapidement une seule fois. Mais l’homme était bien conscient de ses forces, de ses faiblesses, des exigences des combats à livrer et des tares du milieu auquel le destin l’avait enchaîné. Prenant le taureau par les cornes, il commença dès le primaire à réunir toutes les cartes dont il aurait besoin pour se bâtir un avenir solide. Notamment en mémorisant jour et nuit sous les yeux des voisins, des amis, des curieux.

 

Les Jérémiens qui ont grandi avec lui ou qui l’ont vu grandir se souviennent de ce gringalet vêtu de kaki, se baladant continuellement avec un sac d’écolier plein à craquer, martelant inlassablement des vers des grands classiques français. Ils se souviennent aussi l’avoir vu traîner sa solitude sous les lampadaires de son quartier qu’il préférait aux pique-niques dansants de Buvette, aux soirées mondaines de Versailles, aux épisodes à 50 kob du Ciné Rex ou du Ciné Fox. Guy Cupidon, d’une quinzaine d’années son cadet, se souvient de l’avoir vu régulièrement étudier de grand matin, perché sur un arbre du quartier. 

 

Même scénario dans la cour du collège Saint-Louis, à Rochasse, où il fuit visiblement les condisciples avides de loisirs pour plonger dans sa vie intérieure ou déclamer des alexandrins classiques de ses auteurs favoris. C’est d’ailleurs en l’écoutant que j’ai découvert, au hasard d’une dérobade, l’extraordinaire musicalité des sonnets de José Maria de Heredia. Ce matin-là, Dieffen faisait les cent pas dans la cour de l’école, les yeux fixant une foule imaginaire, les bras ouverts et articulant avec l’aisance d’un acteur accompli ces vers célèbres des « Conquérants » qu’il aimait particulièrement :

 

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental

 

Aujourd’hui encore, je ne parviens pas à m’expliquer le cheminement que ce jeune garçon pratiquement livré à lui-même à la fin des années 1940 a dû suivre pour s’élever au dessus de son milieu et de son époque. C’est ainsi d’ailleurs qu’il écrivit en 1957 un très beau poème à l’intention de Clément Jumelle, son candidat aux élections présidentielles de 1957. C’étaient les premières élections qu’il perdait, et il se retrouvera toujours dans le camp des perdants.

 

Nos retrouvailles au lycée Pétion

 

Comme la plupart des autres camarades de classe, j’étais sans doute trop jeune, trop insouciant et probablement trop choyé par le destin pour comprendre ce camarade de promotion qui était de six ans notre aîné. Au lycée Pétion où nous nous sommes retrouvés en rhéto, Joseph D. était encore pour moi une énigme. C’est seulement à l’âge adulte que j’ai saisi la complexité du personnage, ainsi que les multiples difficultés de son combat. Ce qui était chez moi une curiosité ou un paradoxe s’est mué alors en respect absolu et admiration pour ses choix. En particulier ceux qui étaient différents des miens ou que je ne comprenais pas. 

 

Tandis que ceux d’entre nous qui se voulaient des progressistes se jetaient à corps perdu dans le marxisme et le matérialisme athée, Dieffen était, comme Jean-Claude Samedy, profondément croyant et il resta attaché au personnalisme chrétien d’Emmanuel Mounier. Sur le plan politique, il se tenait à distance prudente des militants marxistes de sa génération, ce qui lui vaudra une grande indifférence de la part de plusieurs d’entre nous. Mais il n’en a cure. Le grand solitaire qu’il est préfère de toute façon la compagnie de ses manuels de cours et la fréquentation de ses auteurs préférés. Je le perds de vue durant la grève des étudiants de 1960-1961 et nous n’avons jamais communiqué depuis lors que par le courrier électronique.

 

L’homme et l’oeuvre

 

Contrairement à l’ami Jean-Claude Samedy, je ne suis pas convaincu que Joseph D. Azor ait pleinement réalisé ses rêves. Il voulait être poète, il a fini dans la peau d’un romancier, ce qui, soit dit en passant, n’a rien d’une déchéance. Il voulait être prêtre, il a été médecin : ne pouvant sauver des âmes, il s’est évertué à sauver des vies humaines, ce qui est aussi bien. Après l’incendie de sa résidence en 1999, il se redresse en véritable héros cornélien, mais la clinique populaire qu’il a montée à Carrefour est aplatie durant le séisme de 2010, anéantissant en un clin d’oeil tout ce dont il avait osé rêver.

 

La seule pensée qui vient à l’esprit quand on prend connaissance de la suite infinie des déboires qui ont marqué la vie de Joseph D. Azor, c’est le présage mille fois évoqué au sujet des malheurs du poète port-au-princien Coriolan
Ardouin né en 1812 : « Le jour de sa naissance, un papillon noir se posa sur son berceau, tandis que son frère de deux ans mourait dans la chambre voisine…» De loin plus chanceux, Ronsard serait « tombé dans les fleurs le jour de son baptême » (Berrou et Pompilus). 

 

Arrivé à Jérémie d’abord, puis à Port-au-Prince, sans les carnets d’adresses qui garantissent le succès, Dieffen a toujours dû se contenter de peu. Nommé professeur suppléant au lycée Pétion en 1961, il habitera au dortoir des pensionnaires jusqu’à ce qu’il termine ses études de médecine. Pressenti pour la résidence en chirurgie qui lui revenait de droit, il est écarté par suite d’une manoeuvre déloyale d’un camarade de promotion. Aussi dut-il opter pour la résidence rurale qui, selon ses propres dires, était pour lui « un passeport pour la pauvreté ».

 

À cet égard, je me rappelle avoir entendu le docteur Métellus sermonner un médecin revenu de France et qui s’obstinait à circuler dans une minuscule Dauphine grise, tandis que lui-même roulait dans une rutilante Mercury Cougar beige :

 

« Confrère, tu fais fausse route. Ce n’est pas la clinique qui va te donner une belle voiture. C’est l’inverse. C’est plutôt une Mustang ou une Benz qui va t’emmener la clientèle qu’il te faut.»

 

Joseph Dieffen a-t-il été un grand médecin ? Probablement non, s’il faut juger par le nombre de voitures de luxe qu’on voit à l’entrée des cliniques des grands médecins ou par la publicité que leur font les patients satisfaits. Mais cela ne saurait être un critère suffisant de compétence. 

 

A-t-il été un grand écrivain? Sans aucun doute, oui. Je vais même jusqu’à affirmer qu’il a été une des plus belles plumes de ce pays. Mais à voir le faible écho qu’a eu au pays et à l’étranger un roman comme Danièle Desormeaux ou Le grain de blé, je suis fort tenté de réviser mon jugement par trop hâtif sur le médecin. Abstraction faite de la discrète préface où le professeur Pradel Pompilus écrit : « Ce roman se laisse lire, se fait lire », il n’y a eu, à ma connaissance qu’Arthur Rouzier pour souligner la percée de Joseph D. Azor dans les lettres haïtiennes. Dans Les belles figures de l’intelligentsia jérémienne du temps passé et présent, Rouzier a résumé le parcours de l’auteur et salué en lui « un grand romancier grand’anselais ». Il a en outre tiré du roman un extrait illustrant à la perfection la justesse de ce jugement. Je n’ai trouvé ni dans la presse écrite, ni sur le réseau Internet, une seule ligne sur cet auteur de grand talent. Et pourtant, Danièle Desormeaux est une peinture du milieu rural et de la paysannerie haïtienne qui, mise à part la dimension idéologique, n’a pas beaucoup à envier à Gouverneurs de la rosée. Selon les confidences de l’auteur, on lui aurait reproché de faire parler un trop beau français aux paysans de Desormeaux! 

 

La première et la seule personne à m’avoir signalé, il y a une dizaine d’années, l’existence de ce chef d’oeuvre, c’était notre ami commun Théo Achille qui ne tarissait pas d’éloges sur le sujet. En dehors de ce témoignage d’un fin lettré, c’est le silence absolu. De même, on ne trouve aucun commentaire sur son deuxième roman, Le grain de blé. Si la contribution du Dr Azor aux soins de santé en Haïti a été traitée avec autant d’indifférence que celle du romancier Joseph D., on ne pourra jamais déterminer la juste place qui revient à cet homme dans la société haïtienne. Que ce soit à titre de médecin ou d’écrivain.

 

Une passion commune pour Jérémie

 

En relisant la très belle lettre que Dieffen m’a adressée à la sortie de mon livre De mémoire de Jérémien — Ma vie ma ville, mon village, je me suis rendu compte d’une évidence : aucun hommage posthume, aucun rappel des grands moments de sa vie ou de notre amitié ne pourrait dire autant sur ces sujets que les trois premiers paragraphes de cette lettre que je garde précieusement.

 

« Port-au-Prince, le 31 mars 2010

 

Très cher ami,

 

Vous souffrirez que je vous presse très fort contre moi, dans la cordiale sincérité d’une amitié retrouvée. Cinquante deux ans ! On aurait pu mourir entretemps tous les deux. À Dieu ne plaise! 

 

J’ai bien envie de vous dire que j’ai dévoré votre livre. Un thriller. Chaque ligne fait palpiter mon âme, pince mon coeur, depuis la description de Nan-Goudron jusqu'au rappel douloureux de la mort subite de Toto Fénelon, notre condisciple, notre ami, l’homme au sourire franc, à la poignée de main chaleureuse. La mort est un passage naturel. Aucune dérobade possible. 

 

Je ne suis pas sûr qu’un lecteur non Jérémien puisse ressentir à ce point un tel impact ; cette vaste fresque panoramique qui me dévoile au frais toute mon adolescence, toute ma jeunesse, tout mon passé. J’expérimente ici une occasion privilégiée de remettre mes pas dans mes propres pas. C’est merveilleux. S’en dégage alors une volupté multiforme qui distille un tel délice que l’adulte vieillissant que je suis offrirait l’univers entier pour gommer le présent et recommencer la vie. Mais le temps inexorablement nous bouscule sans répit, sans aucun respect pour l’attrait irrésistible de nos traces indélébiles.

 

Notre quête instinctive, consciente ou inconsciente, de bonheur affectif, économique et social nous pousse sans cesse vers le large, quoique notre subconscient, sauvegarde lucide et vigilante de notre ego, reste constamment orienté vers nos racines. C’est un paradigme, une réalité comevas – aucun homme normal ne saurait chercher à y échapper… »

 

Un attachement indéfectible à la terre natale

 

Au moment où Dieffen arrive sur le marché du travail, fin des années 1960, la fuite des cerveaux bat son plein en Haïti. La décolonisation a ouvert des débouchés alléchants en Afrique francophone, tandis que le Canada et les États-Unis ouvrent bien grandes leurs portes à nos diplômés. Dieffen refuse de sauter dans le train en marche, convaincu que le devoir le retient parmi les siens. À un ami qui le voyait 20 ans plus tard comme chercheur dans une
grande université nord américaine, il répondit : « Je suis déjà trop vieux et je n’ai plus la force de lutter… Je reste parmi les miens. »

 

Dieffen, j’aurais voulu te dire que tu as fait le bon choix. Mais comment puis-je en avoir la certitude? Je sais seulement qu’en prenant cette décision, tu as agi à l’instar de tes héros favoris des tragédies grecques et des drames cornéliens. Ne serait-ce que pour cette raison, tu as droit non seulement à la considération et à l’admiration des membres de ta famille, mais aussi à l’affection et au respect de tous les anciens camarades de classe, compagnons d’infortune et autres témoins de tes succès et de tes grandes réalisations.

 

**********

Cet itinéraire cahoteux rétabli dans l’atmosphère de deuil où tout paraît très sombre pourrait laisser l’impression que l’ami disparu n’a connu que des déboires. Cela est certainement faux, car ses réalisations ont dû lui apporter de grandes joies. Il a décroché le diplôme de docteur en médecine pour lequel il a lutté de toutes ses forces. Il a monté une clinique et s’est bâti une clientèle dans le milieu qu’il voulait servir. Il a publié deux excellents romans et laissé
plusieurs bons manuscrits. Il a épousé une femme qu’il a beaucoup aimée et qui lui a donné six enfants.

 

Si le présage du papillon noir l’a poursuivi jusqu’à son dernier souffle, le fervent chrétien qu’il a été n’a jamais perdu la foi. Tel que je l’ai connu, il a dû affronter tous les déboires de l’existence en murmurant : « Seigneur, que ta volonté soit faite et non la mienne. » Très jeune, il avait lu et relu le livre de Job dans L’ancien testament et c’est sans doute là qu’il a puisé l’extraordinaire détermination qui a été son image de marque.

 

Dieffen, pour le grand latiniste que tu as été, je reprends le refrain que nous avons si souvent marmonné en l’écoutant des lèvres du révérend père Péron et du soliste Ti-Louis Moreau à l’église Saint-Louis et au cimetière de Jérémie :


Requiescat in Pace…

 

Que ton âme repose en paix!

 

 

Références bibliographiques
AZOR, Joseph D. (1982). Danièle Desormeaux, Imprimerie
Deschamps, Port-au-Prince.

 

CAVE, Eddy (2009). De mémoire de Jérémien — Ma vie ma ville, mon
village, CIDIHCA, Montréal. Une deuxième édition, revue et augmentée, a été
réalisée en 2011 chez Les éditions Pleine Plage, Pétion-Ville.

 

BERROU, Raphaël F., et POMPILUS, Pradel (1982). Histoire de la
littérature haïtienne illustrée par les textes, tome 1, Éditions Caraïbes,
Port-au-Prince.


ROUZIER, Arthur Rouzier (v. 1984). Les belles figures de l’intelligentsia
jérémienne du temps passé et présent, Imp. Service Multi-Copies. Sans
références bibliographiques.



18/11/2015
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