Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Centre Hospitalier Universitaire : Triste réalité

-          Comment va la cousine ?

-          Elle est morte le jour même où tu nous as appelés la dernière fois.

-          Merci mon Dieu, au moins elle ne souffre plus !

-          Elle ne souffrait plus depuis longtemps puisqu’elle était dans le coma ! Elle ne réagissait plus quand on la pinçait ou quand on la piquait. C’était dur, terrible de la voir dans cet état. On continuait à nous prescrire des scanners et des radios alors qu’elle était déjà dans le coma !

Un flot de larmes dévalent de mes yeux. Je revois ma mère couchée dans cette salle immense du Centre Hospitalier Universitaire (CHU), elle aussi dans le coma depuis plusieurs jours. Un tube dans le nez pour son alimentation comme si l’on peut considérer ce gavage comme une alimentation.

Arrivée depuis trois jours, je suis assise à son chevet, sa main inerte dans la mienne. Sait-elle que je suis là, à ses côtés ? Quand elle était encore consciente, elle me réclamait, m’a-t-on dit. Maintenant que je suis là, elle ne me reconnaît pas. Peut-être me reconnaît-elle à travers ce regard qui n’est plus le sien, plus de ce monde. Je suis impuissante. Je caresse sa main que je tiens tendrement dans la mienne.

La salle est presque vide. Il y a six lits, mais seuls deux sont occupés. Un par elle, un autre par une  dame très malade, elle aussi à l’article de la mort.

Le médecin entre, attrape les pieds enflés de la patiente qui occupe l’autre lit. Je suis du regard ce qu’il fait. Il laisse retomber les pieds de la malade. Il ne palpe pas, il pince. La malade gémit. Elle, au moins, est encore sensible à la douleur. Ma mère, non. Il attrape le bras sur lequel est piquée la perfusion de soluté glucosé. La malade gémit encore. Je ne peux supporter cette scène. Je lâche la main de ma mère et je sors dans le long couloir malodorant et mal éclairé. Deux rats traversent le couleur, suivis d’un troisième. Puis ils le retraversent en sens inverse. C’est la valse des rats. Des rats dans un hôpital. Je pense au livre d’Albert Camus, « La peste ». Heureusement qu’il n’y a plus de peste dans le monde, car avec cette valse des rats dans ce C.H.U., tous les malades seraient déjà morts. Je détourne mon regard de la valse des rats.

Le médecin sort de la salle. S’éloigne vers les escaliers qui se trouvent au bout du couloir et disparaît.

Je fixe l’autre bout du couloir, là où se trouve la salle des infirmières. Leurs voix parviennent jusqu’à moi. Je m’avance et m’arrête devant leur salle. Posé sur ce qui semble être un bureau avec des dossiers éparpillés dessus, un poste de radio diffuse la rumba congolaise. Elles parlent à haute voix pour pouvoir s’entendre. Une d’elle a retiré ses chaussures qui certainement lui font mal ; elle a posé ses pieds sur une chaise qui a perdu son dossier depuis je ne sais pas combien de temps.

-          Bonjour !

-          Bonjour Madame !

-          Le cardiologue n’est pas là ?

-          Non, il ne travaille pas aujourd’hui ; il sera là jeudi.

-          J’aimerais voir le dossier de ma mère. On lui a fait une échographie du cœur depuis deux semaines, nous n’avons toujours pas les résultats !

-          Il faut attendre Madame !

-          Je sais que ma mère n’en a plus pour longtemps mais j’aimerais savoir de quoi elle va mourir ! Elle a des enfants et des petits-enfants. Comme vous devez le savoir, il se peut qu’elle ait une maladie héréditaire qui pourra ressurgir un jour sur ses petits-enfants ! Il faudra un jour que je sois en mesure d’expliquer à mes enfants, à mes neveux et à mes nièces que leur grand-mère est morte de telle ou telle maladie ! C’est très important, l’historique médical familial.

-          Madame, le Docteur n’est pas là, il faudra voir ça avec l’infirmière principale ; elle sera là demain matin !

-          Vous n’êtes pas infirmières ?

-          Non, nous sommes toutes ici des « filles de salle » !

-          Et c’est vous qui donnez les soins aux malades ?

-          Tout à fait !

-          Les injections, les perfusions aussi ?

-          Oui, Madame !

-          Et toutes ces prescriptions de scanner, de radios, d’échographie ?

-          C’est le Docteur qui les donne lorsqu’il vient.

-          Il viendra quand le Docteur ?

-          Au début de la semaine.

Nous étions un jeudi. Le cardiologue était passé le mercredi. Il ne reviendra qu’en début de semaine. Les infirmières ne sont pas là. Ce sont les « filles de salle » qui s’occupent des malades. Ok, je repars auprès de ma mère. Elle est dans le même état, couchée sur le dos, rongée par les escarres.

Je m’assieds sur un des lits non occupés de cette salle où elle se trouve abandonnée à elle-même face à la mort qui a décidé de lui laisser encore du temps. Du temps pour quoi ? Je suis plongée dans ma douleur, à communiquer avec Dieu, à lui demander pourquoi tant de souffrances, tant de souffrances inutiles puisqu’elle doit partir ? Pourquoi ce prolongement de souffrances. Pour elle, pour nous, pour nos enfants ?  Je ne veux pas appeler cela « Agonie ». Je déteste ce mot ! Elle n’agonise pas, ma mère, elle souffre, elle nous quitte, elle s’en va ! Une voix me tire de ma conversation avec Dieu et me ramène à la réalité de cette salle où la mort dialogue avec les moustiques de ce qu’ils vont faire de ma mère.

-          Ne vous asseyez pas sur les lits. Une seule personne par malade !

Je lève la tête et je vois cette fille de salle surnommée « L’étoile de danse » par ses collègues. Je quitte la salle sans rien dire. Il n’y a rien à dire dans ces circonstances-là. Elle jette un coup d’œil sur le corps inerte de ma mère qui attend l’appel du Seigneur. Elle se dirige vers l’autre lit, celui qui est occupé par une autre dame, qui elle aussi, semble dialoguer avec Dieu, Lui demandant d’abréger ses souffrances. « L’étoile de danse » chantonne en retirant les sparadraps qui maintiennent  sur le bras la perfusion de la voisine de chambre de ma mère. Elle les coupe, jette les bouts de sparadraps par terre. Elle exécute des pas de danse en retirant le sac à sérum, se prend la jambe dans le pied à sérum qui tombe dans un fracas qui fait accourir dans la salle, tous ceux qui, comme moi, en étaient sortis.

-          C’est rien ! c’est rien ! N’entrez pas ! Restez dehors ! Elle continue comme si rien ne s’était passé, redresse le pied à sérum, change la poche à sérum, puis sans un regard sur la malade, se dirige vers ma mère.

Elle sort de sa blouse un dossier plié en six, je ne dis pas froissé ! Elle y jette un coup d’œil. Je m’approche d’elle. Je jette à mon tour un rapide coup d’œil et à ma grande stupéfaction, je découvre que le dossier n’était pas celui de ma mère.

-          Ce dossier n’est pas celui de ma mère ! Je serre les dents avec une rage à peine contenue! Je la massacre du regard. Mais je dois faire attention parce que mes sœurs m’ont fait comprendre que si nous ne sommes pas gentilles avec les infirmières et les filles de salle, elles vont maltraiter notre mère et nous rendre la vie impossible dans ce mouroir ! Ici, ce sont elles qui commandent ! Alors, j’étouffe ma colère. Rien d’autre à faire que de faire profil bas.

-          Oh là là ! Tu as raison, je me suis trompée de dossier ! J’arrive !

Moi, je me tais ! Je l’entends crier dans le couleur pour répondre à une autre dame qui vient de lui lancer : « Etoile de danse, que se passe-t-il ? »

-          Hé laisse ! Ne me pose pas de questions !... Mais qui a mélangé les dossiers comme ça ? Vraiment cet hôpital c’est du n’importe quoi» !

Je m’avance sur le pas de la porte de la salle où se trouve ma mère. Je tends le cou pour regarder « l’étoile de danse ». Elle sent que je la regarde, se retourne et lance dans ma direction : « J’arrive, Madame, ne t’en fais pas, j’arrive ! »

Et elle disparaît dans la salle dite des infirmières. Pour ne plus revenir. Du moins, pas ce jour-là.

Letsaa La Kosso.

 



26/09/2014
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