Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Ceux de Lot Bo

Les aéroports font partie de ces endroits où l’on peut faire des rencontres insolites. Il y a quelques mois, dans une salle d’embarquement de l’aéroport de Paris-Orly, plongée dans la lecture du livre de Dany Laferrière « Tout bouge autour de moi », un couple m’aborda en ces termes :

-          Vous êtes haïtienne ?

-          Bonjour, fis-je en levant mes yeux sur eux,

-          Ah oui bonjour ! ils s’avisèrent avant de continuer : vous allez en Haïti ?

-          Oui et vous ? fis-je sans cacher mon agacement ;

-          Oh non, nous allons à Santo Domingo, mais il y a une escale par Haïti.

A mon grand mécontentement, ils prirent place à côté de moi. Je m’éloignai pour m’installer un siège plus loin, histoire de leur faire comprendre que je n’étais pas du tout encline à un quelconque dialogue. Mais, mon attitude antipathique que je m’efforçai de ne pas cacher ne les découragea pas le moins du monde.

-          C’est la deuxième fois que nous nous rendons à Santo Domingo. C’est terrible le sort qu’ils réservent aux Haïtiens là-bas ; ils sont traités comme des esclaves. Nous, c’est parce qu’on n’a pas le choix sinon on n’irait jamais dans ce pays. Ça coûte tellement cher les billets d’avion ! En plus il y a les coûts des hôtels. Du coup, on se rend quand même en République Dominicaine, les prix y sont plus abordables…

-          Vous avez connu l’esclavage vous ?

-          Euh nous ? Non ! Mais…enfin…c’est-à-dire que la manière dont les Haïtiens sont traités à Puerto Plata… c’est d’ailleurs pour ça que cette fois nous avons choisi de rester à Santo Domingo…

-          Avez-vous connu l’esclavage ? Je durcis ma voix à dessein.

-          Nous, non, mais…

-          Alors ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas et que vous n’avez jamais connu!  Sur ce, je me levai et allai m’asseoir trois rangs plus loin. Je n’avais pas envie d’écouter les conneries de personnes en mal de connaissance.

Dans l’avion, je voulus regarder un film et je choisis « Douze ans d’esclavage » qui faisait sensation. A peine avais-je commencé le film que je me levai pour chercher des yeux le couple agaçant avec la ferme intention de lui proposer de visionner ce film. Mais, il n’était pas dans la même cabine que moi.  Je me rassis et continuai de suivre le film jusqu’à la fin avant de me jeter dans les bras de Morphée.

Je fus réveillée par la voix du steward qui intimait l’ordre à une passagère de retourner à sa place parce que nous traversions une zone de turbulences. Ne voyant personne debout dans l’allée devant moi, je me retournai pour voir qui était cette personne à qui s’adressait le steward.

C’était une dame accoutrée d’une combinaison bleue ciel qui mettait  en relief ses bourrelets, sa masse graisseuse, sa cellulite : toute la répartition du gras du bas de son dos à la nuque en passant par les omoplates et les avant-bras, tous à découvert. Elle avait teint ses cheveux en roux et portait un piercing au nez et à la lèvre inférieure.

Elle avait, à volonté, le look de « lot bὸ », l’autre bord.

Pour impressionner les «  locaux », les « autochtones », les « indigènes », ceux qui n’ont jamais quitté le pays. Du moins devait-elle penser ainsi!

Il lui fallait « faire de l’effet » en rentrant au pays. Ne pas être confondue avec les « locaux ». Montrer qu’elle vient d’un pays « civilisé ». Mais, sans doute, oublier aussi son petit studio « entrer-coucher » qu’elle occupe là-bas à l’autre bord.

Sa vue me fit oublier le couple pour qui j’avais manigancé un plan machiavélique pour que jamais de leur vie, ils n’oublient qu’on n’importune pas une personne concentrée dans la lecture d’un livre sous le fallacieux prétexte qu’on se rend, en vacances, dans un pays où des êtres humains seraient traités comme des esclaves.

Je n’avais plus en tête que la négresse rousse à l’accoutrement burlesque.

Atterrissage en douceur.  Extinction des moteurs. Allumage de l’éclairage de la cabine.  Les passagers se lèvent pour récupérer leurs sacs des porte-bagages où ils étaient rangés. Je me lève à mon tour. A peine avais-je ouvert le compartiment de rangement supérieur de l’avion, que je fus bousculée sans ménagement par la masse bleue aux cheveux roux. Je m’agrippai au dossier de mon siège pour ne pas perdre complètement l’équilibre et me retrouver la tête entre deux sièges. La dame s’était transformée en une furie qui tenait absolument à descendre avant tous les autres passagers. Pas de quoi m’énerver puisque de toutes les façons, elle attendra dans le bus de desserte qui ne partira certainement pas avec un seul passager à bord.

Je la retrouvais donc dans le bus, bien installée, occupant deux sièges, une moue de mépris aux lèvres.  Je m’installai sur le siège juste derrière elle pour bien examiner le décalage de couleur entre sa chevelure de feu et les stries jaunâtres de ses épaules décapées par des produits éclaircissants.

Le bus se mit en branle et nous déposa  à la porte qui mène au tapis bagages. La voyant s’avancer vers le tapis, un porteur se précipite pour lui proposer un chariot. Mal lui en prit ! Sans s’encombrer de bonnes manières, la dame se mit à hurler contre le pauvre porteur : «  Ça y est ! Voilà, à peine débarquée que vous vous jetez déjà sur moi comme des mouches, pour m’extirper des sous ! C’est quoi ce pays de misère et de miséreux ! Voilà pourquoi personne ne veut revenir ici ! On m’avait prévenue ! Je le savais ! Mes bagages, je vais les transporter seule, toute seule, vous m’entendez ? Vous n’aurez rien à voler ! »

Tout le monde la regardait, interdit. Les porteurs s’était rassemblés dans un coin, chacun tenant son chariot et rigolaient sous cape.

La dame se démenaient maintenant  avec ses quatre valises et baluchons, jetant des regards de tout côté comme si elle venait de s’apercevoir de sa bêtise. Tous les chariots libres étaient entre les mains des porteurs.

J’eus pitié d’elle. Je m’approchai.

-          Madame !

-          Quoi ?

-          Vous savez, ces gens font leur travail pour gagner de quoi nourrir leur famille. Si vous voulez un chariot, il faudra que vous laissez vos bagages ici un instant, vous allez au comptoir là-bas (je lui indiquai le comptoir), vous payez deux dollars et vous récupérez un chariot pour transporter vos bagages !

-          Quoi ? s’écria-t-elle ; deux dollars pour un chariot ! Mais c’est du vol ! A Paris les chariots sont gratuits !

-          Oui mais sauf que nous ne sommes pas à Paris ici !

-          Je ne paierai rien ! Je vais sortir avec mes bagages comme ça !

Je la regardai, incrédule. Comme pouvait-on être non seulement aussi mal accoutrée mais de surcroît aussi stupide et bornée ?

Je m’attardai volontairement derrière elle, rien que pour voir comment elle allait s’en sortir avec ses bagages.

Elle trouva un stratagème : elle tirait deux bagages à la fois, les déposait un mètre plus loin puis revenait prendre les deux autres bagages.  La sueur dégoulinait par tous ses pores, moulant entre plus sa combinaison bleue contre sa masse graisseuse. Les porteurs ne cessaient de s’esclaffer de rire. Les autres passagers la dépassaient en lui jetant des regards qui disaient tout ce qu’ils pensaient d’une telle stupidité.

Elle parvint tout de même à sortir de la salle d’arrivée et là, butant contre un pavé mal enfoncé, elle s’étala de toute sa largeur sur la cour où l’attendaient certainement les siens.

J’entendis derrière moi une voix qui fit : « Wohi, ces gens de lot bὸ sont vraiment fous malades ! »

Mes pensées retournèrent au couple de départ et j’acquiesçai : « Oui ils sont vraiment fous ! »

 

Nyélénga



15/10/2014
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