Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Commémoration du 12 janvier 2010: Wilfrid Azar choisit l'Education

Les commémorations sont en général l'occasion de se rappeler d'un événement passé, heureux ou malheureux. Depuis deux jours, Haïti commémore le terrible séisme du 12 janvier 2010. Comme le dit l'adage: "il faut connaître le passé pour comprendre le présent afin de préparer l'avenir". Aussi, notre ami Wilfrid Azar, spécialiste en éducation et membre de la Cellule d'Urgence du Ministère de l'Education Nationale et de la Formation Professionnelle, a choisi, dans une démarche constructive, de traiter de l'éducation qui façonne l'humain, en guise de commémoration du séisme qui avait fait du système éducatif haïtien, une des institutions les plus touchées le 12 janvier 2010. 

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"L’éducation formelle dans le contexte de l’après séisme, en Haïti

INTRODUCTION

L’éducation est un droit fondamental; on ne le répètera jamais assez.  Bien que cette évidence relève de la simple logique comme d’une manifestation minimale d’humanité, elle défie parfois  les circonstances de la vie et la meilleure des volontés. Elle peut aussi être mise à mal par une situation économique précaire ou par l’impression, compréhensible, que d’autres problèmes sont plus urgents. Néanmoins, comme le soulignent de très nombreuses organisations humanitaires internationales, de très nombreux chercheurs et de très nombreux groupes d’action communautaire, l’éducation assure non seulement le développement de l’esprit mais aussi la survie, la capacité de rebondir, la capacité d’anticiper et de prévenir, la capacité de contribuer à comprendre la vie et à trouver des solutions aux défis qu’elle pose. L’éducation assure non seulement le développement de compétences essentielles qui permettent le développement personnel, l’intégration sociale, l’ouverture et l’autonomie de la personne mais elle rend capable de participer à l’action communautaire, à l’avancement social, au progrès économique, à la construction et à l’avenir d’une société.

Nier ce droit fondamental revient, ni plus ni moins, à retirer à une génération le droit de vivre dans un monde contemporain dont la principale richesse est la connaissance, le droit de se développer, le droit d’aspirer à de meilleures conditions de vie, le droit de bâtir un monde plus facile pour ses propres enfants, le droit de vivre dans une société qui le reconnaisse comme une ressource plutôt que comme une dépendance. Nier ce droit fondamental à une génération signifie, également, de tirer un trait sur le proche avenir d’une société complète, de la confiner au mieux à la stagnation sociale, économique et  politique et, au pire, à une baisse significative de sa qualité de vie, de son pouvoir économique, voire de sa démographie et de sa démocratie.  

 L’éducation formelle dans le contexte de l’après séisme, en Haïti

 D’un point de vue général, l’éducation doit :

 Persister à offrir une éducation continue, même dans des situations d’urgence;

 

Offrir un environnement physique sécure, rassurant et apaisant;

 

Offrir un cadre qui favorise le maintien de la santé physique et psychologique des enfants et enseignants;

 

Être un point d’accès à l’information et aux ressources pour les enfants, parents, enseignants et la communauté; 

 

Être à l’origine de projets communautaires qui permettent de répondre à des besoins tout en assurant à chacun une place et un rôle dans la communauté;

 

  • Assurer à ses enseignants et employés le maintien du lien d’emploi et de leur rémunération;

 

  • Assurer à ses enseignants et employés  l’accès à des ressources nécessaires pour pouvoir accomplir leur travail dans des dispositions physiques et psychologiques adéquates;

 Du point de vue de l’information et des connaissances, l’éducation doit :

 

Aider les enfants, les enseignants et directions d’école à comprendre  ce qui s’est passé

              

  • Pour minimiser la peur;
  • Pour comprendre le caractère naturel de la situation;
  • Pour comprendre que l’on peut contrôler certains aspects de l’environnement;
  • Pour comprendre que l’on peut se préparer à des situations qu’on ne peut pas contrôler;
  • Pour comprendre que l’on peut prévenir les réactions pour améliorer les chances de survie et la qualité de vie après désastre

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Aider les enfants, les enseignants et directions d’école à comprendre les réactions physiques et psychologiques suites à un traumatisme

              

  • Pour pouvoir identifier les réactions physiologiques et psychologiques qu’ils peuvent vivre;
  • Pour pouvoir comprendre le caractère quasi universel de telles réactions et minimiser le sentiment de manque de contrôle et d’efficacité;
  • Pour pouvoir canaliser la peur et comprendre le caractère situationnel, légitime de telles réactions;
  • Pour savoir comment réagir à de telles réactions chez soi et chez les autres;
  • Pour pouvoir aider les personnes à reconnaître qui, dans leur environnement, peut avoir besoin d’un soutien plus  prononcé;
  • Pour permettre à chacun de participer à la reconstruction de l’autre et de la communauté

 

Permettre aux enseignants et directions d’école de développer des compétences utiles à la survie, au développement et au progrès

 

  • Pour qu’ils puissent identifier les connaissances et activités principales du programme scolaire;
  • Pour qu’ils puissent ajuster le programme et prioriser les aspects  principaux;
  • Pour qu’ils puissent identifier la pédagogie la plus susceptible de permettre le développement des compétences dans un temps limité et dans un contexte complexe;
  • Pour qu’ils soient en mesure d’appliquer une pédagogie appropriée et de fournir un encadrement et un soutien suffisant pour permettre le développement de ces compétences.

Permettre aux enfants de poursuivre leur cheminement scolaire et d’acquérir les connaissances et compétences dont ils ont besoin pour faire face au monde

              

  • Pour qu’ils puissent terminer leur année scolaire sans retard;
  • Pour qu’ils puissent continuer à valoriser le développement intellectuel et le développement intégral malgré la situation d’urgence;
  • Pour qu’ils comprennent la préséance du long terme sur le court terme;
  • Pour qu’ils comprennent leur capacité à contribuer à l’identification et au développement de solutions face aux problèmes naturels, sociaux, économiques, etc.

Permettre aux intervenants, aux communautés et aux dirigeants de développer une compréhension plus fine des réactions et besoins de la population en favorisant  l’évaluation psychosociale et la recherche sur la situation actuelle :

              

  • Pour qu’il soit possible de connaître le niveau de stress post-traumatique chez différents groupes;
  • Pour connaître les besoins en matière d’aide et d’accompagnement;
  • Pour pouvoir développer des interventions adaptées au contexte haïtien;
  • Pour pouvoir évaluer l’efficacité et la pertinence de ces interventions;
  • Pour pouvoir développer un système de réaction aux situations d’urgence qui soit adapté aux besoins du pays.

Conclusion

Voilà, donc, ce à quoi aspire aujourd’hui le ministère de l’éducation.  Nous croyons au caractère fondamental du droit à l’éducation. Nous croyons que l’éducation formelle  est vitale pour assurer à chacun la dignité, l’intégrité physique et psychologique, l’intégration sociale et l’autonomie auxquelles il à droit.  Nous croyons que l’éducation formelle est vitale pour que chaque individu se sente une place mais aussi un rôle dans la communauté. Nous croyons que l’éducation formelle est vitale pour qu’Haïti puisse non seulement se redresser mais se redéfinir et se ressourcer, après cette épreuve effroyable qu’il a connu. 

Nier aux enfants le droit fondamental qu’est l’éducation revient à condamner le pays à un avenir qui ressemble au passé,  le rendre vulnérable à des catastrophes bien plus menaçantes encore qu’un séisme ou qu’un cyclone, c’est-à-dire le rendre vulnérable face au progrès, face à la science, face à la technologie, face aux ambitions politiques d’hommes et de femmes  qui souhaitent régner plutôt que diriger ainsi que face aux ambitions et à l’opportunisme de certains pays qui savent, eux reconnaître la force et les ressources que représentent la terre et le peuple d’Haïti.

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Bien que les urgences soient nombreuses aujourd’hui; bien que nos ressources soient sollicitées – légitimement- à de très nombreuses fins, c’est aujourd’hui que la communauté haïtienne doit réitérer sa reconnaissance du fait que l’éducation est un droit fondamental. C’est aujourd’hui qu’elle doit mettre ses meilleurs esprits et ses moyens à la disposition du système d’éducation pour que sa population continue d’avancer; qu’elle panse ses blessures, qu’elle regarde en avant, et qu’elle se construise un monde à la forme et à la couleur de ses valeurs, de ses innombrables ressources, de son infinie débrouillardise, et de son légendaire courage. Les révolutions, aujourd’hui, ne passent plus par les armes et par le sang mais par l’éducation et le savoir. 

Toussaint Louverture et Dessalines, aujourd’hui, travailleraient à l’émancipation du peule haïtien par le moyen de l’éducation puisque c’est par ce moyen que nous pouvons contribuer au développement de l’autonomie, de l’indépendance politique et économique de notre société. Nous pouvons laisser à Haïti le bénéfice de l’aide humanitaire, de la compassion de la communauté internationale et nous contenter de panser les plaies, de reconstruire des édifices et d’en repeindre les murs.  Mais nous pouvons aussi vouloir ne plus dépendre de l’aide humanitaire, ne plus être à la merci de la compassion internationale – qui, compte tenue de sa récente intensité, ne peut que s’essouffler- , nous pouvons vouloir être capable de construire une société moderne, capable d’exploiter ses ressources, capable de fournir à sa population des conditions de vie comparables à celles des pays possédant les mêmes ressources, capable de gérer sa destinée et son développement. 

Nous vous demandons, aujourd’hui, de faire corps avec nous pour que nous puissions profiter de la situation non pas seulement pour remettre sur les rails le système d’éducation mais pour satisfaire ce droit fondamental de nos enfants et pour repenser le système d’éducation afin qu’il soit en mesure d’encourager, justement, l’éducation plutôt que la scolarisation. L’éducation formelle en Haïti doit,  après séisme le séisme de janvier, viser l’accueil et le support d’une jeunesse et d’un corps professoral vulnérable,  l’accès à un environnement sécure qui permette le rétablissement et la protection de la santé physique et mentale,  la réintégration dans un cadre communautaire et social dynamique et supportant, de même que l’accès à des connaissances, à la culture et à la conscientisation qui  sont à la base de l’évolution.  Cette entreprise ne peut être possible qu’avec le secours direct de chacun d’entre nous, c’est à dire avec la volonté et l’aide des personnes et instances chargées de l’éducation, de la santé, de la protection civile,  des affaires sociales, du développement économique, etc. de ce pays.  Le ministère de l’éducation peut faire seul mais, compte tenu de l’ampleur de la tâche au lendemain du séisme, il peut faire peu. Avec vous, le ministère de l’éducation peut viser au-delà de la seule littéracie  et peut façonner cette Haïti dont nos ancêtres ont rêvé et dont nous rêvons toujours. Le contexte est favorable, de nombreux organismes internationaux sont disposés à nous prêter main forte, la communauté internationale a été très généreuse à notre endroit – nous ne pouvons que l’en remercier- et nous sommes riches, comme toujours, de notre volonté et de l’ingéniosité de notre peuple. 

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Considérons le séisme comme une première bataille dont l’assaillant revient vainqueur. Unissons-nous, maintenant, devant notre ennemi commun que sont les forces naturelles et un système d’éducation qui n’a pas toujours réussi à mobiliser les jeunes autour de l’audace, du développement et de l’émancipation, et fournissions-lui les armes adéquates pour vaincre, se développer et accéder à la dignité à laquelle elle a droit.   Donnons-lui le droit d’être un adversaire combatif et triomphant face à la vie.

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Agissons.

 

Ensemble. 

 

Pour nous.                                

 

 AZARRE Wilfrid, Conseiller Pédagogique

cconha.azarre@gmail.com

(509) 3461-0272

 

 



12/01/2014
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