Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Ethnologie politique matinale dans un taxi parisien à 5h du matin

Roissy 2 Terminal E. Station de taxis.

-          Bonjour Monsieur !

-          Bonjou Madanm, c’est pour aller où ?

-          Ville Nouvelle, du côté de Disneyland ; rue Xx, numéro Yy ! Vous avez un GPS ?

-          Oui, bien sûr !

Quelques cent mètres plus loin, le taximan s’écrit : « Est-ce que ou savez l’endroit exact  où nous allons? C’est là que ou habitez ? »

A cette heure du matin, après une longue traversée nocturne de l’Atlantique, la blague me paraît très mal à propos !

-          Ecoutez, Monsieur, c’est vous le chauffeur de taxi et pas moi ! Je vous ai demandé si vous aviez un GPS, vous avez répondu affirmativement. Alors entrez juste mon adresse dans le GPS et suivez-le !

Il se tait puis, 300 mètres plus loin il revient à la charge !

-          Je suis chauffeur de taxis parisiens mais je ne connais pas toutes les banlieues !

-          Vous suivez bien une formation avant d’être chauffeur de taxi non ?

-          Oui, mais seulement pour Paris.

-          Dans ce cas, il faut demander au client là où il va avant de l’embarquer ! A Orly, c’est bien indiqué « Taxis parisiens », « Taxis de banlieues » !

-          A Orly oui, mais pas ici à Roissy.

Je décide de me taire en me souhaitant muettement la bienvenue à Paris, dont la réputation sur l’agressivité de ses habitants est mondialement connue!

-          Madanm, quelle route ou vle prendre, la A 104 ou une autre route ? Parce que les clients parfois ils disent…

Là, je sursaute car je viens  de noter pout la première fois qu’il dit « ou » au lieu de « vous « et « vle » au lieu de « voulez ». Serait-il Haïtien ? Son accent ne le trahit pas. Il a une tête d’Africain. Il pourrait être Sarakholé, Dioula ou Mossi ! Ma curiosité s’enflamme. Il me faut en avoir la certitude.

-          Vous êtes de quel pays ?

-          Haïti ! Il prononce ce mot sans conviction. Je me dis qu’il se fout de ma gueule !

-          Ki bὸ nan Ayiti ? Je demande ! Il ne répond pas.  J’insiste :

-          Artibonite ? Nord ? Grande Anse ?

-          Non !

-          Alors vous n’êtes pas Haïtien ! finis-je par conclure. Le Monsieur se réveille, sort de son flegme.

-          Est-ce que ou êtes Haïtienne ?

-          Oui, je réponds.

-          Est-ce que ou connaissez Côtes de fer ?

-          Oui, je connais !

-          Est-ce que ou connaissez Amoux ?  Puits Chacha ? Mouillage ?

-          Je connais Côtes de fer, mais les autres endroits je ne connais pas !

-          Alors ou n’êtes pas Haïtienne ! Il triomphe  et continue : Ou êtes Haïtienne de où ?

-          De Bombardopolis ! C’est dans le Nord-Ouest ! Ma voix se fait ferme et convaincante ! Mon interlocuteur jette un coup d’œil dans le rétroviseur central de sa voiture pour me dévisager !

-          Et l’Artibonite c’est où ? Ce n’est pas dans le Nord ?

-          Non, l’Artibonite c’est un département comme le Nord !

-          Mais Madanm, Au Cap c’est où ?

-          C’est dans le Nord ; c’est la capitale du département du Nord !

-          Ou dites que je ne suis pas Haïtien, ou même ou n’êtes pas Haïtienne non plus. Parce que l’Artibonite c’est comme le Cap, c’est dans le Nord. L’Artibonite est une ville du Nord !

-          Non Monsieur, je fais sourdement car je n’ai plus envie de poursuivre cette causerie. L’Artibonite est un département dont la capitale est Gonaïves.

-          Mais non, mais non ! Il s’énerve ! L’Artibonite c’est la ville du Nord, c’est comme Fort-Liberté, tout ça c’est le Nord. D’après ou Madanm, Côtes de fer c’est où ?

-          C’est dans le Sud ! Je ne sais plus comment mettre un terme à cette discussion matinale que j’avais provoquée, malgré moi.

-          Justement ! Là il triomphe carrément. Si nou ou dit la Grande Anse,  aux Cayes, Jacmel, tout ça ce n’est pas dans le sud ? Laissez-moi ou dire, il y a quatre points cardinaux : le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest.  

-          Monsieur, je l’interromps d’une voix qui se veut ferme, mais que la fatigue d’un long voyage nocturne trahit en la rendant à peine audible. Monsieur, vous avez raison, on ne discute plus. Conduisez-moi juste à destination ! Nous sommes maintenant sur la Francilienne, l’autoroute A 104. Il me demande s’il doit poursuivre jusqu’à l’autoroute A4. J’en conclus définitivement qu’il ne pas la région parisienne et ne sait pas utiliser son GPS ;  d’une voix remplie de patience, je lui indique la prochaine sortie. C’est à ce moment- là qu’il relance l’échange.

-          Ou venez d’où ?

-          Du Canada ! je fais malgré moi.

-          Est-ce que le billet, c’est plus cher que pour Haïti ? Parce que je veux m’y rendre en septembre ?

-          Cela dépend de là où vous voulez aller !

-          Et en Haïti, ou êtes partie en Haïti ?

-          Non, dans quelques semaines seulement. Je baille fort pour lui exprimer ma fatigue. Ce qu’il ne semble pas comprendre.

-          Haïti, ce n’est pas un pays ! On tue, on kidnappe ! Je ne peux pas aller là-bas ! Je ne peux pas retourner là-bas ! Regarde ici je conduis mon taxi, je n’ai pas de problème. Si c’est en Haïti, j’aurais déjà  fait un accident. Les gens ne veulent pas que les autres montent. Ils critiquent ceux qui travaillent. Regarde comment ils critiquent Martelly ! Ça c’est quelqu’un qui travaille Martelly. Mais on le critique. Ou êtes pas d’accord qu’il travaille, qu’il fait bien mieux que les autres présidents ? Martelly il a travaillé lui ! Il n’est pas comme les autres ! Même si ce qu’il a fait est petit, on voit quand même ce qu’il a fait ! En Haïti c’est comme ça ! Ici moi je n’ai pas de problème ! Il y a la terre, je suis chez moi, je fais mon travail ; personne ne me dérange !

-          Vous avez de la terre ici ? Je me hasarde dans une autre direction, espérant le coincer !

-          Ca fait longtemps ou n’êtes pas parti là-bas ? Il esquive ma question.

-          Non j’étais là il y a quelques mois !

-          Donc ou avez vu le travail que Martelly a fait ?

-          Oui !

-          Le prochain président va monter quand ?

-          Je ne sais pas Monsieur !

-          Pourquoi c’est toujours ou les gens du Nord qui changez les gouvernements en Haïti ?

-          Ah bon, je ne sais pas Monsieur !

-          C’est ou les gens de Gonaïves…

-          Monsieur, je suis de Bombardopolis, pas des Gonaïves !

-          C’est la même chose ! Tout ça c’est le Nord…

-          Je ne veux plus discuter Monsieur ! Là il se tait. Quelques minutes seulement. Puis se met à soliloquer :

-          Le riz de l’Artibonite ! Le lalo, le maïs, les bananes, les ignames, il y a beaucoup de choses qui poussent là-bas. Mais moi je ne peux pas aller là-bas. Je suis bien ici !

-          C’est votre choix Monsieur ! Que vous y allez ou pas, le pays-là va continuer d’avancer. Tournez à gauche, nous sommes arrivés !

Il s’arrête, transporte mes bagages jusque devant la porte de la maison ! Je lui paie le montant de la course. Je le remercie.

Avant de remonter dans sa voiture, il se tourne vers moi : « Martelly n’est pas de Côtes de fer, il est de Port-au-Prince, mais toujours il va à Côtes de fer ! Le président qui va monter après Martelly sera aussi de Port-au-Prince. Bonne journée.»

Je regarde son taxi s’éloigner en me disant : « Oui, l’Artibonite est dans Gonaïves et Bombardopolis est sans doute sur la pointe d’Abako à Saint Jean du Sud ! Haïti, Haïti, singulier petit pays, quand vas-tu donc me lâcher ? »

LLK



30/05/2015
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