Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Extrait de: "Allah n'est pas obligé" d'Ahmadou Kourouma

Pourquoi relire « Allah n’est pas obligé » alors que je suis en vacances entourée de mes filles, mon gendre, ma nièce et mes petites filles, dans un cadre paradisiaque ? C’est la question que je me pose. Preuve que même dans le meilleur des paradis, on ne peut échapper à l’angoisse que certains trouvent du plaisir à semer chez tout le monde en brandissant la menace d’une guerre civile à l’approche des élections présidentielles. En Haïti, le spectre d’un retour en force des chimères. Au Congo, l’ombre des obus et des engins de guerre lourds. Le Libéria et la Sierra Léone ont, depuis, retrouvé « la paix » mais les enfants soldats continuent à être recrutés sous d’autres cieux. D’accord, « Allah n’est pas obligé » mais moi je suis obligée de vous recommander de lire ou de relire ce bestseller devenu un classique d’Ahmadou Kourouma !

is.jpg

 L'auteur: Ahmadou Kourouma

«Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n'est  pas obligé d'être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades.

is (1).jpg

Et d'abord... et un... M'appelle Birahima. Suis p'tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non! Mais suis p'tit nègre parce que je parle mal le français. C'é comme ça. Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain; si on parle mal le français, on dit on parle p'tit nègre, on est p'tit nègre quand même. Ça, c'est la loi du français de tous les jours qui veut ça.

 ... Et deux... Mon école n'est pas arrivée très loin; j'ai coupé cours élémentaire deux. J'ai quitté le banc parce que tout le monde a dit que l'école ne vaut plus rien, même pas le pet d'une vieille grand-mère. (C'est comme ça on dit en nègre noir africain indigène quand une chose ne vaut rien. On dit que ça vaut pas le pet d'une vieille grand-mère parce que le pet de la grand-mère foutue et malingre ne fait pas de bruit et ne sent pas très, très mauvais.) L'école ne vaut pas le pet de la grand-mère parce que, même avec la licence de l'université, on n'est pas fichu d'être infirmier ou instituteur dans une des républiques bananières corrompues de l'Afrique francophone. (République bananière signifie apparemment démocratique, en fait régie par des intérêts privés, la corruption.) Mais fréquenter jusqu'à cours élémentaire deux n'est pas forcément autonome et mirifique. On connaît un peu, mais pas assez; on ressemble à ce que les nègres noirs africains indigènes appellent une galette aux deux faces braisées. On n'est plus villageois, sauvages comme les autres noirs nègres africains indigènes: on entend et comprend les noirs civilisés et les toubabs sauf les Anglais comme les Américains noirs du Liberia. Mais on ignore géographie, grammaire, conjugaisons, divisions et rédaction; on n'est pas fichu de gagner l'argent facilement comme agent de l'Etat dans une république foutue et corrompue comme en Guinée, en Côte-d'Ivoire, etc., etc.

J'aurais pu être un sale gosse comme les autres (dix ou douze ans, selon les sources), ni meilleur ni pire, si j'étais né ailleurs que dans un foutu pays d'Afrique. Mais mon père est mort. Et ma mère, qui marchait sur les fesses, elle est morte aussi. Alors je suis parti à la recherche de ma tante Mahan, ma tutrice. C'est Yacouba qui m'accompagne. Yacouba, le féticheur, le multiplicateur de billets, le bandit boiteux. Comme on n'a pas de chance, on doit chercher partout, dans le Liberia et la Sierra Leone de la guerre tribale. Comme on n'a pas de sous, on doit s'embaucher, Yacouba comme grigriman et moi comme enfant-soldat. De camp  retranché en ville investie, de bande en bande de bandits de grand chemin, j'ai tué pas mal de gens avec mon kalachnikov. C'est facile. On appuie et ça fait tralala. Je ne sais pas si je me suis amusé. Je sais que j'ai eu beaucoup mal. Mais Allah n'est pas obligé, n’a pas besoin d’être juste avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas. Moi non plus, je ne suis pas obligé de parler, de raconter ma chienne de vie, de fouiller dictionnaire sur dictionnaire. J’en ai marre; je m’arrête ici pour aujourd’hui. Qu’on aille se faire foutre! Walahé (au nom d’Allah)! A faforo (cul de mon père)! Gnamokodé (bâtard de bâtardise)!"

 



08/08/2015
6 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 401 autres membres