Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Extrait de "Et le ciel a oublié de pleuvoir" de Mbarek Ould Beyrouk

Mbarek Ould Beyrouk est un écrivain mauritanien. Il a, à son actif : « Et le ciel a oublié de pleuvoir » paru en 2006 ; « Nouvelles du désert » en 2009; « Le griot de l’émir » en 2013 et « Le tambour des larmes » qui lui a valu le prix Kourouma en 2016. 

 

« Et le ciel a oublié de pleuvoir » est un roman qui se lit d’un trait, tellement il vous enserre les entrailles, vous empêche de respirer tant que sa lecture n’est pas terminée. En voici un extrait !

 

« J’aime voir plier les écorces des acacias résistants. J’aime assister aux combats qu’ils livrent, pour rester debout, aux infiltrations malignes du sable, aux caresses cyniques du vent, aux colères violentes des tempêtes. Mais l’acacia meurt toujours à la fin. C’est la règle ! Et de ses racines monte la sève au cœur d’un autre acacia, et celui-ci résiste aussi du tronc, des feuilles, et il meurt toujours à la fin.

Et cela continue, et cela continue. Le bon acacia, celui qui dure longtemps, c’est celui qui se plie lui-même devant les colères du vent.

Je me rappelle comme si c’était hier ma première révolte. J’avais quinze ans. J’apportais le lait et les galettes du soir à notre maîtresse, quand celle-ci gifla violemment ma mère. Je lâchai les bols, et me plantai devant la maîtresse, frémissant de rage, la face tremblante, des mots insoupçonnables sur le bord des lèvres. Ma maîtresse s’est aussitôt écriée : « Voyez comment il me regarde, le vilain esclave ! Regardez ! Il m’agresse ! » Et les esclaves présents et les parents des maîtres, et les maîtres eux-mêmes et les forgerons et même les griots s’abattirent sur moi.

Qui giflait, qui cognait, qui piétinait ! Je restai tout une semaine étendu sous notre case, le nez et les lèvres tuméfiés, la tête tournante, tous les membres fourbus, écrasés par les coups. J’eus le temps de calculer ce que cette minute de révolte m’avait coûté. J’étais allongé, incapable de me lever, toute la lourdeur du monde pesant sur mon corps.

J’ai donc vite appris que la douleur, si elle veut un jour se venger, doit rester muette. Il faut en secret ruminer sa haine, calculer chaque jour la distance et enfin sauter. Mais il faut bien apprendre à laisser passer le temps, se courber et faire le lit au torrent qui, un jour, il faut en être sûr, s’asséchera.

Ah, si ma mère était là ! J’aurais donné tout mon domaine, tous mes avoirs, toutes mes maîtresses pour que Maman soit encore là. J’aurais été fier de lui montrer ce que je suis, je lui aurais montré que j’ai su vaincre les maîtres, et les autres aussi.

Et puis, je l’aurais servie comme jamais personne n’a servi sa mère, je lui aurais fait construire la plus somptueuse des villas, j’aurais loué les bras et les cœurs des plus belles filles, issues des plus nobles tentes du désert, pour la servir. La ville tout entière lui lècherait les pieds. Et elle saurait enfin que je suis un bon fils, que je ne suis pas mauvais, pas violent, pas couard, pas retors, pas cynique, comme ils disaient. Elle aurait compris les raisons de ma fuite. Elle ne m’accuserait plus de l’avoir abandonnée. Je me serais endormi chaque soir en embrassant les plantes de ses pieds !

Mais ma mère n’est plus là et je dois lui prouver chaque jour que je ne suis plus esclave. »

 

LLK



03/07/2016
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