Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Extrait de "L'Anté-Peuple" de Sony Labou Tansi

Relire, dans son pays, l’écrivain congolais Sony Labou Tansi dans « L’anté-peuple » sans le recommander aux lecteurs de mon blog serait une « anomalie » impardonnable. Le morceau choisi qui suit rappellera aux lecteurs qui le connaissent, le regard perçant de l’écrivain trop tôt disparu, sur un homme aux prises avec ses propres démons, dans une société « moche » que Sony emmerdait à l’instar du personnage principal de son roman, Dadou qui lui, emmerdait la vertu.  J’espère aussi que cet extrait de « L’anté-peuple » poussera, ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Sony Labou Tansy d’aller à sa recherche et de le découvrir ! Bonne lecture !

LLK

« L’orchestre fit glisser un slow sur les danseurs. Dadou regarda la nuit. Les lampes trop espacées accusaient une fatigue, un curieux désespoir. On eût dit que certaines ne verraient pas le jour. Elles vacillaient à ce rythme voluptueux qui secouait tous les corps, même ceux des badauds fourmillant aux murs de la concession ou accrochés aux arbres environnants en délirantes grappes humaines.  La question de Yealdara regerma au pied de son être : « Es-tu heureux ? » Il ne savait pas. C’est comme ça la vie. Souvent on devine qu’on est heureux ou qu’on ne l’est pas. Mais le sait-on vraiment ? On n’est sûr de rien. A moins qu’on ne s’efforce de l’être. Vous êtes heureux parce que votre femme (ou simplement les femmes) couche bien avec vous. Parce que l’argent et les amis vous sourient ; parce que votre voiture tombe rarement en panne. Vous êtes heureux parce que la nourriture que vous mangez et les vins que vous descendez sont excellents ; parce que votre santé ne vous inquiète pas ; parce que les rythmes des orchestres nagent en vous. C’est le bonheur des têtards. Maintenant, qui sait si vous serez une grenouille ou un crapaud ? Dadou se montrait exigeant devant la vie. C’est sans doute pour cette raison qu’il ne savait pas s’il était malheureux ou heureux.

-          Vous êtes sévère, il faut juger. Moi, je ne juge pas. Je remarque, je constate. Et je réagis. Une réaction de chair – de charnu et non d’intellectuel. Vous voyez ce que je veux dire ? Les femmes, ça vous descend comme des vins et quand ça remonte, c’est la gueule de bois, la nausée. Je n’aime pas la nausée. Le monde entier, la vie elle-même, c’est des formes de nausée. Vous raisonnez. Quand on raisonne, forcément, on fausse les calculs – on oublie les virgules. Et on arrive au monde en catastrophe. Je ne suis pas une catastrophe, mais un vivant, un humain, même un humain normal, pas un humain de formalités : j’ai du sang là-dedans ; de la chair forte, pas un truc qu’on va chercher là-haut : elle m’habite. Elle bout, elle se couche avec moi, on se chatouille, elle et moi. On se connaît.

…..

Elle lui traduisait tout son corps en gestes fous, en combinaisons infernales, en vertiges et démangeaisons. C’était moche qu’il fût un « incharmable », moche sur tous les plans. En fait, pensait Dadou, sa  peur de la gamine n’était que le revers de sa « mocherie ». Il voulut se laisser entraîner par les rythmes de ce corps implacable ; la vie ne lui donnait même pas l’occasion d’être lâche. Il serait volontiers, talentueusement et, peut-être, passionnément. Pour éteindre ce corps qui s’allumait à tous les coins de son âme et se gravait en lui, Dadou avala un nombre impossible de scotches, de bières et de vins… A quatre heures du matin, son propre corps lui échappa : il s’écroula sur la piste, au milieu des danseurs. Il sentit des mains partout. Des pieds aussi. Des voix qui disaient qu’il était con de boire quand on ne sait pas boire. Ca boudait, ça beuglait, ça conspuait. L’image de la gamine s’était enfoncée en lui.

-          Il a vomi, le couillon.

-          Attention à vos chaussures.

-          C’est un cochon. C’est le père de tous les cochons du monde. Il a « merdé » sur ma belle veste. Flanquez- lui une bonne « couyade ».

Dadou sentit le coup frapper son corps. Aux côtés. Mais il n’en souffrit pas. On aurait dû frapper plus fort pour réveiller quelque chose de lui, les nerfs par exemple. Le sommeil l’effaça. Il voulut se réveiller à tout prix. Boire un autre scotch, un autre vin, danser une autre danse. Mais le sommeil l’aspirait dans son gouffre ténébreux.

Il se réveilla dans un petit lit, au salon luxueux du commissaire. La pendule frappa douze fois ses oreilles. Il puait encore. Yealdara vint s’asseoir à son chevet. Elle était en robe de chambre. Dadou lui prit la main. Elle lui donna la deuxième. Le nez sur un livre, Yavelde les surveillait.

-          Pourquoi buvez-vous tant ?

-          Pour emmerder la vertu.

-          Vous y arrivez ?

-          Je fais. C’est l’essentiel.

-          C’est quoi, Dadou ?

-          Un trou.

-          Un trou dans la société ?

-          Non.

-          Je vous apporte un café.

-          Non.

-          Quelque chose d’autre ?

-          Non.

-          Qu’est-ce-que vous voulez alors ?

-          Rentrer.

-          Tous les autres sont allés prier pour la mémoire du défunt. Vous attendrez mon père.

-          Non. Il faut que je rentre.

-          Prenez une douche, au moins.

-          Non. Je rentre comme ça.

-          Avec vos habits-là ? »…

Sony Labou Tansi.

 



05/02/2015
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