Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Extrait de Pays sans Chapeau de Dany Laferrière

En arrivant en Mauritanie, j’avais écrit sur ma page Facebook : « Au Ksar, sur les traces du Petit Prince » de Saint-Exupéry. En m’enfonçant toujours plus loin à l’intérieur du pays, à travers dunes de toutes couleurs, radiers, savanes désertiques, je me suis cru au "Pays sans ombre" tel que décrit par l'écrivain Djiboutien Abdourahmane Wabéri.

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Toujours plus loi, j’ai perdu les traces de mon Prince des sables, éloigné du pays pour raisons médicales . Et, à l'instar du Petit Prince qui lui, avait rencontré le serpent en bas du mur non loin du puits dans le désert, j’ai rencontré la Couleuvre dans « Le pays sans chapeau » de Dany Laferrière ! Le livre idéal à lire, allongée sur le dos en haut d’une dune, en jetant de temps en temps, des coups d’œil furtifs vers la voie lactée dans toute sa splendeur, qui ressemble, à quelque chose près, à Damballah le magnifique et, qui vous enseigne les secrets de la vie!

 

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Et voici …

Extrait de : «Pays Sans Chapeau » de Dany Laferrière, de l’Académie française.

"…Il y a un poète qui a dit, une fois, que l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux, peut-être que je ne cite pas exactement le vers, mais c’est à peu près l’essentiel…Et c’est tout à fait vrai. Ce qu’on oublie de dire, c’est que les rêveries des poètes sont souvent une explication scientifique de la réalité, réalité matérielle, physique, vulgaire…

                Le professeur semble excité au plus haut point. Son esprit sautille comme un kangourou sur un terrain de football.

-          Pourquoi vulgaire, professeur ?

-          Je me rappelle, confirme-t-il en levant les yeux vers le ciel, Dante parlant de Homère : « À tire d’ailes vole Homère au-dessus de nos têtes, il est le plus grand, car il est le poète de l’ordinaire, du quotidien et du terre-à-terre. » Tout ça pour dire que les poètes disent souvent la stricte vérité. Quand le poète dit que l’homme se souvient des cieux, ce n’est pas une parole en l’air, il veut dire que si nous construisons des maisons ici, c’est parce qu’il y a des maisons là-bas d’où il vient, que si nous offrons des fleurs aux gens que nous aimons, ce n’est pas par hasard, c’est parce que c’est ainsi qu’on fait là-bas, que si nous écrivons, si nous faisons l’amour, si nous sommes jaloux, ou si nous encombrons nos maisons de bibelots, c’est toujours parce que c’est comme ça qu’on vit là-bas. Donc, cher ami (le ton du pasteur baptiste), Shakespeare imite les dieux parce qu’il se souvient mieux que les autres hommes de la vie qu’on mène là-bas…Remarquez, je ne dis pas là-haut, là-haut est une vision erronée de l’autre monde que le christianisme a contribué à populariser.

-          Mais, justement, qu’avez-vous contre le christianisme que vous pourfendez de vos anathèmes ?

-          Quoi ! s’exclame le professeur, je ne m’attendais pas à une pareille question venant de vous, d'un natif-natal, d’un fils d’Haïti-Thomas. Avez-vous oublié la campagne dite antisuperstitieuse de 1944, au cours de laquelle l’Église a tenté de toutes ses forces de détruire le vaudou ? Ils ont détruit les temples, fait mettre en prison tous les hougans, déraciné les grands mapous, ces grands arbres qui nous servaient de lieux de mémoire…

-          S’ils ont fait tout ce que vous dites, comment avez-vous pu survivre ?

-          Par la ruse, mon ami. On a contourné l’ennemi.

-          Comment ça ?

-          On a fait des églises chrétiennes des temples du vaudou…Ha ! ha ! hahahaha !...On a fait des saints chrétiens des dieux vaudou…Ha ! haha ! hahaha… C’est ainsi que Saint Jacques est devenu Ogou Feraille. Les prêtres catholiques nous voyant dans leurs églises croyaient que nous avions abdiqué notre foi, alors que nous étions justement en train de rendre gloire, à notre façon, à Erzulie Dantor, à Erzulie Fréda Dahomey, à Papa Zaka, à Papa Legba, à Damballah Ouédo…Tous ces dieux avaient insidieusement pris la forme et le visage des saints catholiques. Nous étions chez nous chez eux… Ha ! ha! hahahahahahahahahahahahaha !

……….

-          Vous me demandez beaucoup…Fabriquer une nouvelle image aux dieux du vaudou…Pouvez-vous me garantir que les dieux seront à mes côtés ?

-          Absolument.

-          Je ne suis pas sûr, pour ma part, que Léonard de Vinci n’était pas comme on dit « seul » quand il peignait…

-          Vous aurez une pareille assistance.

-          Alors, je vais me mettre au travail.

-          Bonne besogne ! me dit le professeur en se levant.

Juste au moment où il franchit la barrière, je l’ai reconnu à sa démarche ondulante, puisque Damballah le magnifique est toujours représenté par une couleuvre dans l’imagerie vaudouesque. Ce matin, il avait pris les traits de l’estimable professeur J.B. Romain pour venir tenter, personnellement, de me convaincre d’écrire un livre sur ce curieux pays où personne ne porte de chapeau. »       Dany Laferrière, de l’Académie française.

Bonne lecture!

 

LLK



06/10/2015
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