Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Extraits de Les Enfants du Khat de Mouna Hodan Ahmed

"Les enfants du Khat" de Mouna-Hodan Ahmed est un classique à glisser parmi les classiques de la littérature africaine. Lisez seulement! 

 

"Le mabraze (ou miglis – salon où se réunissent les brouteurs pour mastiquer le khat), cette réalité accablante, s’est taillé voilà des lustres une place de choix dans les mœurs relâchées des citadins. Le mabraze supplante l’arbre à palabres, le siège du parti politique : c’est une administration parallèle où les avis électoraux se sondent, les promotions se décident dans la fumée et l’euphorie, les amitiés et les inimitiés se font et se défont, les faveurs de toutes natures s’accordent mais peuvent toujours s’évaporer avec la fumée et la sueur. Les mariages s’y nouent ainsi que les contrats des transactions importantes.

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Un coin de rue pour mabraze

 

On est membre d’un mabraze donné et les nouveaux adhérents doivent avoir un parrain pour être acceptés ! C’est un important organe de presse où les nouvelles sont brassées, les rumeurs estampillées, les ragots politico-politiciens amplifiés ! La cérémonie est quasi initiatique, le rituel fastidieux est agrémenté du confort offert par les nababs du khat, ces gros bonnets qui font le bonheur autour d’eux, soit avec ses tiges captivantes, soit avec le gain louche de cette drogue tolérée au sein d’une société dite musulmane !

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SOGIK: société générale d'importation du khat! Une société nationale bien officielle et reconnue! 

 

Ainsi, dans les maisons bourgeoises, mais aussi le long des artères commerçantes de la ville, fleurissent de véritables salons, meublés intentionnellement à l’orientale avec de somptueux et moelleux coussins importés de pays où règnent la mollesse et l’indolence ; des encens jusqu’alors usités uniquement dans l’intimité conjugale s’y brûlent en plein jour et chatouillent les narines de ces pauvres ruminants à l’étable ! Ce raffinement noyé dans la touffeur et la pestilence des odeurs fades traduit bien la déliquescence de toute valeur morale ou humaine en contact avec cette plante de la décadence.

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Deux bottes de plante la décadence alias Sa Majesté le Khat! 

 

Après la véritable étreinte amoureuse que ressent le brouteur une fois qu’il a calé la botte sous son bras pour l’emporter vers un lieu tranquille, suit une période de mâchouillage préludaire, puis l’attente s’installe. Lorsque le suc lubrifiant délie les langues et les méninges enrouées, le plus idiot se voit doté d’une intelligence hors pair. Chacun se repaît de cette orgie verte, ces délices de Capoue agitent les fantasmes refoulés, une effervescence s’empare de ces larves naguère molles et inconsistantes. La discussion est à bâtons rompus. On peut expulser ses angoisses, leur tordre le cou avec l’approbation des compères ébréchés prêtant une oreille complaisante, chacun raconte son morceau de vie, mais tous s’accordent pour mettre bout à bout leurs confidences inavouées et inavouables. Une musique doucereuse et lascive du genre qa’i (musique douce accompagnée de paroles d’amour ou de plaintes) se charge de noyer le reste. Ses échos heurtent les murs et résonnent dans les têtes aériennes, dans les sens hypertrophiés par la sève suave. La sueur gicle de partout, aisselles imprégnées, front dégoulinant, tempes battant la chamade, essoufflement, tension extrême : c’est le « grand bond en avant ». L’euphorie monte sa licorne.

La sueur s’estompe peu à peu. On aborde la troisième phase. Les tiges se dénudent, les abajoues se gondolent et craquent. Le tohu-bohu diminue, la musique gagne le monopole en décibels : repli sur soi, gestes évasifs, regard dilaté, hypnotique. Le flottement domine, la monotonie d’un troupeau de ruminants à l’ombre d’un épineux s’installe. On est rêveur, pensif,, tourmenté. Les rapides « révisent » leurs tiges, ils les effeuillent pour le deuxième round. Le temps s’étire, les cervelles cognent les crânes, gigotent dans ces carcans surchauffés, surexcités, que sont devenues les têtes ! C’est le temps des chimères : on construit les buildings sans issue, on se découvre prodige ou poète maudit, on balbutie des inepties à résonance logique. Qui a dit : « si la drogue est pensée, elle ne se traduit jamais en action » ?...

Au point mort, les mâchoires moulent, moulent… Plus d’échos, une chanteuse égosillée babille, elle n’a aucune oreille. Dans le miglis (synonyme de mabraze), apathie, prostration, léthargie, tristesse subite, engourdissement, migraine, migraine, élancements épars, ressentiment, indifférence, ignorance, fuite, fuite en avant…C’est le revers du mirqaan (effet euphorisant produit après la consommation du khat) tant désiré !

Mouna- Hodan Ahmed



11/11/2016
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