Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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GAZA : le souvenir brisé

Que puis-je écrire sur Gaza aujourd’hui alors que les réactions, les articles de journaux, les manifestions partout dans le monde, les pétitions, les déclarations, les appels au cessez-le feu, les images à la télévision, sur toutes les télévisions, les professionnels et les amateurs ont déjà tout dit, disent tout, montrent tout. Et ils le font très bien !

Que puis-je écrire sur Gaza, moi qui ne suis ni politologue, ni journaliste, ni spécialiste de cette région du monde ! Tout a déjà été dit. Je ne suis qu’un corps de femme tétanisée par cette réalité indescriptible, ces horreurs paralysantes.

Gaza ! Même mon souvenir de cette belle région du monde s’est estompé dans ma mémoire. Quand je ferme les yeux pour tenter de me remémorer, seul un souvenir me revient, fragmenté, brisé, déchiqueté. Seule l’image d’Amir, un collègue devenu ami un soir après une journée de travail, me revient à l’esprit, flou, imperceptible, sans visage.

Nous étions assis à cette table d’un restaurant de Jérusalem Est, un restaurant pour gens simples, un restaurant ordinaire. Amir était assis en face de moi. J’avais commandé une bouteille de vin, de ce bon vin fabriqué dans cette partie du monde, destiné à l’exportation, ce vin que seuls quelques habitants non musulmans des Territoires consomment en se demandant si le lendemain ils pourraient encore en consommer. L’incertitude de la vie à vivre le jour d’après planait dans le restaurant.

Nous avons commencé à parler, Amir et moi de Omar Khayyam, le philosophe, astronome, physicien, poète, mathématicien, etc, perse, né en Iran (alors la Perse) en 1048, mort en 1131, auteur des plusieurs livres parmi lesquels les « Rubaiyait » et plus connu à travers le monde par ses « Quatrains ».

En sirotant mon verre de vin, je récitai un court texte de Omar Khayyam : « Drink wine. This is life eternal. This is all that youth will give you. It is the season for wine, roses and drunken friends. Be happy for this moment. This moment is your life.” Amir m’observait de son regard à la fois terne et vivant. Le regard d’un mort vivant qui s’accroche désespérément à la vie qui m’interroge sur comment je pouvais ainsi connaître Omar Khayyam ! Puis, de sa voix éteinte il récita :

« One moment in Annihilation’s waste

« One moment, of the Well of Life to taste

“The stars are setting and the caravan

“Starts for the Dawn of Nothing, oh make haste

A mon tour j’enchaînai:

« The Worldly Hope men set their Hearts upon

“Turn Ashes – or it prospers, and anon

“Like snow upon the Desert’s dursty face

“Lighting a little hour or two –is gone

Un éclair passa dans ses yeux, et Amir regardant droit dans les miens murmura:

« How long, how long, in infinite Pursuit

Of this and that endeavor and dispute?”.

Amir baissa les yeux pour cacher son émotion. Il entra dans une sorte de méditation pendant cinq minutes. Quand il releva la tête, il était comme transfiguré :

« Vous savez, Mme, nous menons une vie de prisonniers! Gaza est une prison de 360 kilomètres carrés dans laquelle 1,8 millions d’habitants. Mais ce chiffre est à revoir car chaque jour avec les bombardements que nous avons subis, je ne saurais vous dire combien de Gazaouis nous sommes!  Nous sommes des condamnés à mort puisque nous ne pouvons pas nous échapper de l’enfer de Gaza, notre prison. Pour venir ici, me trouver avec vous pour cette réunion, le véhicule de l’organisation pour laquelle je travaille, m’a déposé à l’autre bout du « couloir ». J’ai été fouillé de pieds en cape. Je dois me laisser faire, malgré ma carte professionnelle. Ensuite je dois traverser à pied le « couloir » pour arriver ici. Au retour ce sera la même chose ! »

Amir se tut. J’essayais de déceler sur sa face ce que son cœur ne voulait pas ou ne pouvait pas laisser s’échapper. Je sentais l’odeur de la détresse qui se dégageait de son corps. Je cherchais à entendre sa respiration, les battements de son cœur. Rien de cela ne pouvait être percé.

Je pensais à ma soirée d’hier passée avec deux amis israéliens (une femme et un homme) dans le restaurant d’un grand hôtel de Jérusalem Ouest.  Nous avions passé une excellente soirée. Eux aussi étaient mes amis comme Amir est devenu mon ami. Je me demandais de quel syndrome je souffrais. Peut-on être ami avec un Gazaoui, un Palestinien et en même temps avec un Israélien ? La réponse vint de mon cœur ! Mais bien sûr ! Ils sont tous les descendants d’Abraham comme j’avais pu le constater à Hébron, en visitant le Tombeau des Patriarches.

La voix d’Amir me tira de ma réflexion : «  J’ai un fils, mon fils unique, puisque les autres sont des filles. Lors du dernier bombardement, j’étais en pleine réunion au bureau quand les bombes ont commencé à pleuvoir. J’ai couru chez moi pour regrouper ma famille dans un abri. Mon fils n’était pas là. Laissant là les autres enfants et ma femme, je suis sorti. Les bombes pleuvaient de partout. Je zigzaguais de maison en maison pour demander aux voisins s’ils n’avaient pas vu mon fils. Le bruit des ambulances étaient assourdissant. Les battements de mon cœur l’étaient encore plus. Je suivais les ambulances à pied, en courant, l’espoir en moi d’y voir sortir mon fils. Même mort, peu m’importait. L’essentiel était que je le retrouve. Mort ou vivant. Toute la nuit, j’ai parcouru tous les endroits où l’on entassait les vivants et les morts ! Au petit matin, je suis rentré chez moi. Epuisé, exténué. Désespéré. Je n’ai pas eu le courage de regarder le visage de ma femme ravagé par l’angoisse et les larmes, ni les yeux questionneurs de mes filles. Quelqu’un a frappé à la porte. J’ai bondi. C’était une voisine.

-          Amir, ton fils est vivant ! Il est avec les secouristes ! Il me te fait dire qu’il rentrera dès qu’il aurait fini son travail !

« Je ne peux vous décrire le sentiment qui m’envahit, continua Amir ! Il est tout simplement indescriptible. Ni joie, ni soulagement, ni tout autre sentiment. Dehors les bruits des bombes continuaient à déchirer les cris des victimes. A la tombée de la nuit, la porte s’ouvrit, mon fils entra. Couvert de sang de la tête aux pieds ! Il nous dit un « Asalam Aleikoum » (que la Paix soit avec vous) sans nous regarder et alla s’affaler dans ce qui lui servait de lit. Il sombra dans un sommeil d’épuisement qui ressemblait à la mort. Personne d’entre nous ne le dérangea. Quand il se réveilla, il vint vers moi, toujours couvert de ses habits imbibés de sang. Le sang des victimes, le sang des héros.

-          Père je veux être médecin ! Et il ressortit. Sa mère lui demanda où il allait. Il répondit :

-          Je retourne travailler !

« Je le regardai partir sans rien dire. Devenir médecin était donc son rêve ? Un rêve secret qu’il n’avait jamais partagé avec moi, ni avec sa mère. Mais dites-moi Madame, comment peut-on devenir médecin quand on est prisonnier naturel à Gaza ? Je ne peux même pas le faire sortir de cet enfer. »

La voix d’Amir s’arrêta. Deux larmes perlèrent de ses yeux ! Il les essuya avec le dos de la main. Esquissa un sourire et me dit : « revenons à Omar Khayyam ! ».

« There was a Door to which I found no Key:

“There was a Veil past which I could not see:

“Some little Talk awhile of Me and Thee

“There seem’d – and then no more Thee and Me.”

“Then to the rolling Heav’n itself I cried

“Asking “What Lamp and Destiny to guide

“Her little Children stumbling in the Dark?

“And- A blind Understanding!- Heav’n replied”.

Il fit un geste au serveur pour apporter l’addition. Je lui fis comprendre qu’il était mon invité. Il ne dit rien. Une fois la note réglée, je récitai un dernier Quatrain, cette fois-ci en Français :

« Cette Intelligence qui rôde dans les chemins du Ciel

« Te dit cent fois par jour : « A cette minute même, comprends donc que tu n’es point

« Comme ces herbes qui reverdissent après avoir été cueillies.

« Ceux qui sont esclaves de l’intellect et des vaines subtilités

« Sont morts au milieu des querelles sur l’être et le non-être.

« Va ! Toi le simple, choisis le jus de la grappe

« Car les ignorants, d’avoir mangé des raisins secs, sont devenus comme des raisins verts ».

Je baissais les yeux me demandant si ces vers étaient adéquats à la situation que venait de me décrire Amir. Il me dit : « Oh Omar Khayyam in French ! I like it ! » Pour me rattraper, je lui proposai de le raccompagner demain à la frontière. Il me répondit :

-          Non, non et non ! C’est trop risqué pour vous !

Puis, me saisissant par la main, il ajouta : « j’aime mieux que vous ne soyez pas témoin de l’humiliation que je vais encore subir demain en rentrant chez moi! »

C’est ainsi que nous nous quittâmes en nous promettant de rester en contact par Internet.

Aujourd’hui, j’ignore si Amir est encore en vie, si son fils a réalisé son rêve de devenir médecin ni ce que sont devenues ses filles et sa femme. Peut-être gisent-ils tous sous les décombres de Gaza !

Nyélénga



02/08/2014
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