Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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L'hommage d'Eddy Cavé à son Ami et Frère le Docteur Henri (Rico) Labrousse

EN SOUVENIR DU Dr HENRI (RICO) LABROUSSE

Par Eddy Cavé,

Ottawa, le 6 mai 2015

eddycave@hotmail.com

 

Après que le temps, qui transforme et efface tout sur son passage, aura accompli son œuvre destructrice, il restera dans la mémoire de celles et de ceux qui ont connu Rico le souvenir impérissable d’un être exceptionnel sous toutes ses coutures : érudition, entregent, intelligence naturelle habilement développée, compétences professionnelles et autres, franchise, intégrité. À quoi s’ajoutent des qualités telles qu’une élégance physique et morale naturelle, un sourire désarmant et une chaleur humaine hors du commun. Bref, des qualités que j’ai rarement vues réunies avec autant de bonheur chez un même être humain. J’arrête pour ne pas laisser l’impression de verser dans un panégyrique de circonstance. 

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Tommy et Dimitri, sous le regard captivant de Rico

De toute façon, tout a déjà été dit par les parents et amis qui se sont succédé,  le samedi 25 avril dernier, au lutrin du parloir funèbre Urgel Bourgie. Marita nous a surpris et profondément touchés en révélant, dans J’ai quitté mon pays, les talents de compositeur de son père.  On eût dit la grande chanteuse engagée du Chili Violetta Parra interprétant Gracias A La Vida la veille de sa disparition tragique. 

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Militante communautaire du Sud-Est d’Haïti et révélation du jour

 De son côté, Yanouchka était sublime dans le message d’adieu à son héros. La traduction créole  du poème anglais « If » de Rudyard Kipling faite par son jeune frère Robert, rentré lui aussi d’Haïti pour la circonstance, était en soi un éloge, indirect peut-être, mais complet. Enfin, je ne vois pas où Carole a  bien pu trouver  le courage nécessaire pour exécuter à la lettre le scénario des funérailles pensé jusque dans le détail par le cher Rico.

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Un des moments forts de la cérémonie

Si j’écris cette page aujourd’hui, c’est simplement pour partager avec les amis présents aux funérailles mes souvenirs personnels de cet ami commun pour qui semble avoir été écrite la chanson de Jean Ferrat que Malou a chantée à la demande de Carole :

« Tu aurais pu vivre encore un peu
Pour notre bonheur, pour notre lumière
Avec ton sourire, avec tes yeux clairs
Ton esprit ouvert, ton air généreux. »

 

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Malou, Yves-Marie, Max, Raymond et Dimitri interprétant la chanson.

(On ne voit pas Tommy, mais il était là.)

 

« Tu aurais pu vivre encore un peu
Mon fidèle ami, mon copain, mon frère
Au lieu de partir tout seul en croisière
Et de nous laisser comme chiens galeux…
Tu aurais pu vivre encore un peu… »

Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu cette chanson, mais c’était toujours de façon un peu distraite. Cette fois-ci, j’ai découvert, sous l’apparente simplicité du texte, la sensibilité à fleur de peau de Ferrat,  la profondeur du texte et la beauté de la mélodie. Et ce refrain, qui malgré la consigne de Rico, nous plongeait dans une tristesse bien légitime. Rico, tu ne voulais pas que nous soyons tristes, mais nous n’avions pas d’autre choix. Chacun a fait son possible, mais à un certain moment, c’était trop…

 

 

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« Tu aurais pu vivre encore un peu! »

 

En écoutant maintenant encore ce refrain, je ressens la tristesse – pour ne pas dire le remords – de n’avoir pas tout fait pour te visiter plus souvent à Sherbrooke, pour meubler mon esprit au contact du tien, qui était ouvert à tous les courants d’idées. Regret de n’avoir pas profité davantage de l’érudition qui faisait de la moindre conversation avec toi quelque chose d’aussi enrichissant qu’un cours magistral. Regret aussi des occasions perdues de blaguer des heures entières en écoutant les belles chansons haïtiennes d’autrefois que Carole et Nicolas connaissaient aussi bien que nous.

Chacune de nos rencontres était un plaisir renouvelé, une sorte de nouvelle découverte de l’autre. Comme ce matin d’été où nous avons épluché des blés d’Inde dans ta cuisine comme de vrais gens du pays! Je n’oublierai jamais la chaleur de l’accolade avec laquelle tu m’as accueilli l’été dernier à mon arrivée au pique-nique annuel de Sherbrooke. René, Toutousse et toi m’attendiez au portail. Comment aurais-je pu alors imaginer que neuf mois après, nous serions tous en train de fredonner :   

                             «  Tu aurais pu rêver encore un peu. »

 

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Avec Rico en compagnie des Duperval au pique-nique de 2014.

(Courtoisie de Fréro Léon)

 

Le sérieux professeur d’endocrinologie que Rico était à l’hôpital univer-sitaire de sa ville était dans l’intimité un farceur au grand cœur, qui savait profiter des choses les plus simples de la vie, rire aux éclats, mater le konpa comme n’importe quel jeunot. Qui savait aussi se laisser aller pour profiter pleinement des moments de bonheur que la vie nous réserve, même quand la maison mise en vente attend encore une reprise du marché pour partir ou que tout ne se passe pas comme nous l’aurions souhaité. Aucun témoignage, aucune photo ne peut mieux que ce cliché de Fréro témoigner du côté bon enfant que Rico a entretenu chez lui jusqu'à son dernier souffle. 

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Dans la chaleur de cette belle journée de l'été 2014, Rico observe!

 

***

J’ai connu Rico à Port-au-Prince, il y a plus de 50 ans, dans la tourmente des luttes démocratiques marquées par la création de L’Union nationale des étudiants haïtiens (UNEH). Rico militait activement dans cette fédération d’étudiants en qualité de membre de l’Association des étudiants en médecine (ADEM). De mon côté, je militais  dans l’Association inter-lycéenne d’Haïti, dont j’étais un des fondateurs. La rencontre mémorable de février 1960  au cours de laquelle le cortège des universitaires de la génération de Rico  a procédé à un échange de fanions avec les lycéens au Champ de Mars symbolisait la passation du flambeau de la lutte aux plus jeunes. Rico et moi avons souvent évoqué le souvenir de cette journée d’émotions intenses immortalisée par la photo qui suit (Collection du CIDIHCA).

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                Lycéens et universitaires fraternisant durant le carnaval 1960

Trois mois plus tard, le mouvement étudiant affirmait, toujours au Champ de Mars,  une indépendance farouche face à la dictature naissante  des Duvalier et  à l’ambassade américaine. C’était pendant la semaine de l’Université, et l’ami Guy Lominy lançait, au pied de la statue de Dessalines, les mots d’ordre de la lutte contre la dictature et l’impérialisme, ainsi que les slogans de l’autonomie universitaire et de l’amélioration du climat des études.

 

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Manifestations commémorant la création de l’UNEH, 18 mai 1960

Parmi les souvenirs, chers à notre mémoire, de cette période exaltante de l’apprentissage de la jeunesse universitaire au combat politique, j’ai retenu la photo ci-dessus et celle de la page suivante  que Rico connaissait et aimait beaucoup aussi.  Elles en disent long coup sur l’ampleur des défis de l’heure et sur le courage qu’il a fallu aux universitaires de l’époque pour affronter leurs tout-puissants adversaires.

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Étudiants se rendant au Champ de Mars le 18 mai 1960

 

Dans l’euphorie du succès apparent de ces mobilisations de masse, nous avions surestimé nos forces et engagé avec le pouvoir, en novembre de la même année, un bras de fer  qui allait nous être fatal. Une grève générale illimitée qui se solda par la fermeture de l’Université d’Haïti, la création de l’Université d’État d’Haïti, la dissolution de toutes les associations de jeunesse du pays, bref la militarisation du pays tout entier. La fuite des cerveaux, qui se poursuit encore, avait commencé. Dans les représailles qui suivirent, Philippe, le père de Rico, perdit  son emploi de fonctionnaire, et chaque membre de la famille Labrousse dut réorienter sa vie en fonction de la nouvelle donne. On connaît la suite.

 Pendant que Rico terminait sa résidence et entrait au Canada, je me repliais à Jérémie, puis je partais étudier au Chili. À mon retour au pays en 1967, il était déjà au Canada, de sorte que nous ne nous sommes revus que dans les années 1970. Rico était marié à Yannick et moi à Marie-Cécile.  Karine et Yanouchka étaient déjà nées, ainsi que mes enfants Johanne et Martin, qui sont du même groupe d’âge. Ils ont toutefois eu des occasions de jouer ensemble, en compagnie de Stéphanie, la fille de Serge Pierre, pendant des vacances d’été à Montréal. J’ai retrouvé  avec grand plaisir la photo ci-dessous de nos cinq enfants à Ville Saint-Laurent au début des années 1980. Dommage qu’ils ne se soient jamais revus par la suite!

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De g. à dr. : Karine, Martin, Yanouchka, Stéphanie et Johanne

 

 Notre destin d’émigrés nous ayant projetés vers des villes différentes, Rico à Sherbrooke, moi à Ottawa, nos rencontres ont été très espacées au cours des dernières décennies. Toutefois, c’étaient chaque fois des moments d’émotion intense et  de joie profonde que Carole partageait avec nous avec la plus grande spontanéité.

 

Une anecdote chère à ma mémoire de septuagénaire. Je suis en Haïti en 2013 pour la promotion d’un de mes livres et je me rends le vendredi soir à mon night club préféré, le Presse Café. Pendant que je converse avec mes cousins Boy et Yanick, malgré les décibels étourdissants que le groupe Ju Kann projette dans la salle, je remarque sur la piste une étrangère en train de danser un konpa endiablé avec une aisance surprenante. Perdu dans mes pensées, je me contente de regarder distraitement les danseurs qui ont investi la piste de danse.

 

La chanson terminée, cette  dame s’assoit et l’instant d’après retourne sur la piste. Intrigué par le naturel avec laquelle elle danse et croyant voir en elle un visage familier, je m’approche d’elle et je la reconnais : « Mais c’est Carole! ».  Et une voix d’homme, bien familière elle aussi,  enchaîne: « Eddy, sa wap fè la a? » C’était Rico. Je n’en revenais pas. Ils étaient comme deux cégépiens en congé d’hiver sous les Tropiques, manifestement heureux et contents de se retrouver entre amis, frères, sœurs, cousins, cousines… Nicolas, lui, préparait son MBA et devait encore bucher dur. Le lendemain, Carole et Rico partaient pour Jacmel et moi, vers Jérémie de sorte que nous ne nous sommes pas revus en Haïti. Nous nous sommes toutefois repris à Sherbrooke durant l’été, avec René, Toutousse, Max, Gisèle et les autres. C’était toujours comme si nous nous étions quittés la veille.

 

Revenons à l’édition 2014 du pique-nique de Sherbrooke dont je garde le plus agréable des souvenirs. Activiste communautaire comme mes amis de Sherbrooke, je participe activement aux événements de ce genre à Ottawa et ils me procurent autant de plaisir. C’est donc avec une joie immense que j’ai vu les vieux amis Raymond, Rico, Carole, René, Toutousse, etc. se dépenser toute la journée du samedi et retourner sur le site le dimanche matin pour superviser le nettoyage et le remettre aux propriétaires tels qu’ils l’avaient reçu. Nous connaissons bien le vieux dicton :  Apre bal, tanbou lou!

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La relève semble assurée!

 

Avec le souci de l’avenir que Rico et son groupe ont toujours eu, ils ont bien préparé la relève. Après la génération de  Ti-Kabzy, qui entretient depuis longtemps déjà le flambeau allumé par les parents arrivés à Sherbrooke dans les années 1960, on voit déjà poindre la cohorte des petits-enfants. L’avenir leur appartient et nous n’avons aucun motif d’inquiétude. Déjà, une place très large est faite aux jeunes qui apportent des idées neuves d’année en année, et ils prennent de plus en plus d’initiatives. Les cheveux gris ou platine cèdent graduellement la place aux cheveux noirs et aux crânes rasés. Dans cinq ou dix ans, le paysage aura complètement changé. Pour le meilleur ou pour le pire!

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Ti-Kabzy pendant la soirée dansante 2014

 

Rico ne voulait pas qu’on soit triste à sa mort. Selon ses dernières volontés, le service funèbre devait être plutôt une célébration de la vie. Carole, Nicolas, Malou, Yves-Marie, Max, Raymond, Tommy, Dimitri et tous les proches ont tout fait pour respecter ce vœu. Rico avait lui-même demandé à Malou de chanter Amazing Grace et elle s’est acquittée avec brio de cette difficile tâche. Soprano dans le chœur de l’Orchestre métropolitain de Montréal, Malou était tout à fait à son aise dans cette célèbre hymne chrétienne composée par un capitaine de navire négrier devenu pasteur anglican après un naufrage.

 

Dans le  répertoire de Malou, il y a une chanson que Rico aimait beaucoup et demandait à chaque occasion. C’était Loraj Kale, l’adaptation créole faite par Jacqueline Scott-Lemoine de La graine d’ananar écrite par  Léo Ferré et popularisée par Toto Bissainthe. Elle n’était malheureusement pas de mise ce jour-là.

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DURANT LE TÉMOIGNAGE POIGNANT DE KARINE

 Et pour clôturer la cérémonie ponctuée d’éloquents témoignages de tendresse et d’affection, le groupe a interprété, à la demande de Carole, le chant d’inspiration africaine Papa Loko Ou Se Van, qui ne pouvait pas mieux tomber :

                   Papa Loko ou se van, pouse n ale

                   Nou se papiyon n a pote nouvèl bay Agwé…

 

J’ai appris ce jour-là par Fidèle, le beau-frère de Rico, que cette chanson est encore chantée telle quelle dans les rites funéraires du Cameroun.

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Durant l’interprétation de Papa Loko

  Adieu, mon frère Rico. Merci pour cette phrase lourde de sens écrite en pensant à nous : « À mes amis qui m'ont permis de donner un sens au mot fidélité ».  Mais face à un ami comme toi qui enseigne par l’exemple le sens des mots amitié, générosité et amour poussé jusqu’à l’oubli de soi, la fidélité cesse d’être un choix pour devenir un simple réflexe.

 « On aurait pu rire encore un peu
Avec les amis, des soirées entières,
Sur notre terrasse aux roses trémières
Parfumée d'amour d'histoires et de jeux. »

 

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ADIEU RICO! DANS LES LARMES

ET DES  SOURIRES DEVENUS BRUSQUEMENT TRISTES



23/05/2015
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