Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Le Congo des « Uns » et des « Autres »

Ma conviction est établie : « Le Congolais se méfie du Congolais ».  Plus fort encore : « Le Congolais n’aime pas le Congolais ! » Quand j’avais entendu, pour la première fois en 2006, un ami Haïtien (Paix à ton âme Maître Colbert Simon) m’expliquer ce proverbe haïtien qui dit « Depi nan Ginen, Neg rayi Neg ! » (Depuis la Guinée –entendez depuis l’Afrique, le Noir haïssait le Noir), je n’avais pas vraiment réalisé l’ampleur de ce désastre aujourd’hui dans mon pays où « le Congolais se méfie du Congolais. » Pire, le « Congolais n’aime pas le Congolais » ! Ceci, je le dis sans exagération.

Ironie du sort, en arrivant à Brazzaville, le premier document qui m’a été présenté avait pour titre « Le Congo nourrit les Congolais ».  Ok, pas de problème ! Vu qu’en grande partie, c’est ainsi que ça se passe, même s’il fut un temps où les Congolais buvaient de l’eau minérale importée de France, se nourrissaient des « ébémbés ya Adoula » (les cadavres d’Adoula) pour nommer ces morceaux de poulets congelés que l’on importait d’une provenance inconnue. Aujourd’hui les « cadavres d’Adoula » sont certes toujours là consommés au quotidien par les « Autres »; et seuls  ceux qui ont des moyens peuvent s’offrir les nationales eaux minérales Mayo, Cristale ou Okiessi.  Nous continuons à manger du « ngouri yaka » la mère des pains de manioc (ngouri = mère, yaka= manioc  transformé en pain) ou des « mingwélés », pains de manioc plus petits, même si les « misombos » sont devenus de plus en plus rares et que le « boka bwéni » est sur le point de disparaître de nos habitudes alimentaires.  Ce qui se mange dépend du poids de la bourse.

Heureusement que sur les deux routes nationales en sortant de la capitale Brazzaville, il y encore des « tondolos » (fruits rouges de cueillette qui poussent en savane), des « malombos » (fruits rouges, jaunes et même oranges qui poussent aussi en savane), des « tinya » (bourgeons d’une espèce de liane), des « mikandas » (bourgeons de palmier-raphia), des cœurs de palmier et des « mbwila » (petits insectes à haute teneur protéinique), etc, etc, etc.  Toutes choses par ailleurs qui font la joie et le bonheur  culinaires et nutritionnelles des petites comme des grandes bourses, de riches comme des pauvres.  Selon les goûts. Selon les moyens.

Encore faudrait-il avoir de quoi se les procurer. Car, Brazzaville est, selon le classement Mercer, au nombre des  10 villes les plus chères d’Afrique, après Luanda en Angola, Ndjamena au Tchad, Victoria dans les îles Seychelles, Libreville au Gabon, Kinshasa en République Démocratique du Congo et Lagos au Nigéria et, devant  Bamako (Mali), Conakry (Guinée) et Dakar (Sénégal).

Voici donc comment est décrit dans le classement Mercer, la ville qui m’a vue naître au bord du grand fleuve Congo :

« Brazzaville, une ville qui carbure à deux vitesses selon le classement Mercer
Le grand jeu à Brazzaville consiste à montrer qu’on a de l’argent, à faire son shopping le week-end à Paris ou partir fêter son anniversaire à New York… L’élite sort dans des restaurants comme le Mami Wata, au bord du fleuve Congo, où l’on paie 60 euros son repas et 5 euros la bière. Au Nénuphar, un restaurant sympathique situé en face du marché Plateau, un gros poisson coûte encore 45 euros. Alors que les maisons du centre-ville se louent 1 500 euros, les loyers dans le quartier populaire de Bacongo vont de 60 à 150 euros. Les comptes sont vite faits, pour un instituteur au Congo, sachant qu’il ne gagne pas plus de 60 euros par mois. »

Ce mode de vie à deux vitesses a donné un coup mortel à la légendaire hospitalité et à la tant-louée solidarité « africaines » au Congo. Tout le tissu social s’en trouve déchiqueté. Ne reste plus que des lambeaux que certains, avec beaucoup de mal et de peine, tentent de recoller ou de sauvegarder.  Mais à quel prix ? De quoi perdre son humanitude !

Il y a quelques années encore, quand ceux de la diaspora rentraient au pays, ils étaient accueillis avec joie, comme cela se passe encore dans d’autres pays. La règle au Congo voulait que celui qui revenait fût reçu par ceux qui étaient restés sur place. On venait le saluer, lui rendre visite et lui donner les nouvelles bonnes ou mauvaises. Tout comme il lui revenait d’aller saluer les « aînés », parents, amis ou voisins.

Aujourd’hui, hélas, toutes ces pratiques, valeurs de notre patrimoine culturel ancestral ont presque (pour ne pas dire complètement) disparu. Le Congolais qui rentre au pays, surtout s’il est considéré comme membre de la diaspora, c.-à-d. installé à l’étranger, suscite la méfiance. Il est fui par tout le monde y compris les amis qu’il considérait encore comme tels et les membres de sa famille. Tout se passe comme si être de la diaspora était devenu une tare.

Mais, ne généralisons point ! Car il y a dans notre société congolaise d’aujourd’hui, « les Uns et les Autres » pour reprendre le titre du film de Claude Lelouch. Les « riches » d’un côté et les « moins nantis » de l’autre. Entre les deux, c’est le vide !

Un ami de la diaspora me racontait il y a quelques mois que, s’étant rendu à Brazzaville, il eut l’idée d’aller saluer un ancien camarade d’école devenu « grand patron ».  Il prit rendez-vous et, au jour et à l’heure convenus, il se pointa dans les bureaux de son ami. Ce dernier, non seulement le fit attendre deux bonnes heures (la chance est que sa salle d’attente était meublée et climatisée), mais, au moment de sortir de son bureau et de lui serrer enfin la main (c’est le moins que l’on puisse attendre d’un ancien camarade d’école), il mit la main dans sa poche, en tira une liasse de cinquante mille francs et la lui tendit en disant : « excuse-moi, je suis pressé ! Pourras-tu repasser demain ? » Surpris par un tel comportement, mon ami qui ne voulait qu’échanger avec cet ancien camarade, n’eut même pas le temps de réaliser ce qu’il se passait pour réagir de façon adéquate. Quand il me racontait cette histoire je sentais la rage bouillonner encore au fond de lui, d’autant plus, me dit-il qu’il avait dans ses poches beaucoup plus que les cinquante misérables milles que lui tendait son ancien camarade. Je lui fis comprendre que moi, à sa place, surprise ou pas, j’aurais aussitôt réagi, dussé-je lui courir après ne fut-ce que pour lui servir quelque chose du genre : « Tiens, voici le cadeau que j’avais apporté pour toi » en lui fourrant entre les mains de gré ou de force les plus que cinquante mille francs qui dormaient dans ma poche. Histoire de lui montrer que tous ceux de la diaspora ne sont pas des mendiants ! Ni tous les « locaux » non plus d’ailleurs ! On peut vouloir rencontrer un ancien congénère juste pour le plaisir de se remémorer certains souvenirs des années d’insouciance !

Lors de mon dernier séjour à Brazzaville, je recherchais des anciens camarades du Lycée Savorgnan de Brazza qui eurent comme professeur de maths feu le Professeur Marcel Gilbert, pour recueillir quelques témoignages à inclure dans un livre sur sa vie et son œuvre que ses amis et compatriotes haïtiens s’apprêtent à écrire à Montréal. Après avoir pris contact avec deux de mes plus fidèles anciens camarades de lycée, j’appelai « un frère » que j’avais connu à Paris il y a quelques années. Voici ce que ça a donné :

-          Allô, Frère X, bonjour, c’est Alphoncine !

-          Ah oui Alphoncine bonjour ! Tu es au pays ?

-          Oui ! Ecoute j’aimerais savoir si tu étais passé par le Lycée Savorgnan de Brazza à l’époque de Monsieur Gilbert ?

-          Je te rappelle, je te rappelle…

-          Réponds-moi  juste par « oui » ou « non » si tu as connu M. Gilbert !

-          Non, moi j’étais moi à Pointe Noire, je te rappelle, je te rappelle !

Sur ce, je raccroche. Et il n’a jamais rappelé ! Ce qui ne m’a nullement étonnée. Car, lorsqu’un congolais « local » dit à un congolais « diaspora » qu’il va le rappeler, il faut comprendre par là qu’il le fuit, qu’il ne se manifestera plus,  parce qu’il s’imagine comme beaucoup, que ceux de la « diaspora » viennent généralement leur présenter des problèmes à résoudre : problèmes de transport, problèmes de démarches administratives à faciliter surtout que dans ce pays, même pour aller faire un retrait d’argent de votre compte à la banque, il faut connaître quelqu’un qui y travaille si l’on ne veut pas passer toute une demi-journée devant les guichets.

Il faut donc croire que les Congolais de la diaspora font « peur » pour plusieurs raisons parmi lesquelles :

a)      Ces gens-là sont tous de l’opposition ! Il ne faut surtout pas être vu avec eux au risque de perdre son poste surtout que le commérage est notre pain quotidien !

b)      Ces gens-là sont les mieux vus par le pouvoir ; dès qu’ils arrivent, on leur donne des hauts postes (allusion faite à Thierry Moungala, Bienvenu Okiémy, Alain Akouala et bien d’autres) !

c)       Ces gens- là ont toujours des problèmes : changement ou renouvellement de passeports, demande d’interventions auprès de tel ou tel autre service ou même de tel grand chef, etc.

d)      … et la liste est longue.

Comme si, être de la diaspora était devenu une vraie tare !

Ça, c’est pour les « Uns » ! Et il serait injuste de terminer ce texte sans rendre hommage aux « Autres ».

Oui les « Autres », les « moins nantis » ! Ceux-là qui ont gardé le sens de l’amitié et de la fraternité. Ils viennent vous dire bonjour ; ils vous mettent à la page des événements du quartier et du pays. Ils vous expliquent que la saison des « mbwila » est passée. Ils vous mettent en garde contre les « mabokés » (poisson cuit sur la braise à l’étuvée dans des feuilles) vendus à la frontière Congo-Cabinda. Ils vous accompagnent avec joie en taxi (ah j’adore les taxis, ces inépuisables mines d’information sur la vie sociale et culturelle du pays), visiter le Trou de Dieu sur la Nationale 1. Et ils ont une façon bien spéciale de préparer des bourgeons de fougère qu’ils vous apportent dans un bol en plastique! Les seuls problèmes avec eux sont d’une part, qu’ils ne comprennent pas que vous ne buviez pas autant de bière qu’eux et, d’autre part que vous ne les accompagnez à leur église que pour danser au lieu d’écouter la parole de Dieu qui sort par la bouche d’un pasteur qui se prend pour Dieu le père lui-même et promet de faire enfanter une femme de 90 ans !

Quant à moi, pour ne pas choquer les « Autres » dans leur foi, non seulement je me transforme en Etoile de danse mais je crie « Alléluia Amen ! » avant même que le Pasteur ait terminé sa phrase !

Les « Uns » ont la vie belle, certes ! Mais les « Autres » ont aussi leurs moments de joie et de bonheur !

Moi, j’ai choisi mon camp !

« Dis, m’en veux surtout pas ! Si ma chanson a un parfum de fin du monde !» Paroles tirées de la chanson : « Un parfum de fin du monde » dans le film « Les Uns et les Autres » de Claude Lelouch.

                                                                                                                                Nyélénga



05/03/2015
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