Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

« Mbata ya Mokolo ou Mbata ya Bakolo » - Mbata ya soni -Gifle de la honte

Cette expression qui fait la une des médias des deux Congo aujourd’hui signifie en langue Lingala parlée sur les deux rives du Congo : « La gifle de l’aîné ou la gifle des aînés ». Curieuse dénomination d’une opération dont nous devions avoir honte !

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Dans l’ Afrique traditionnelle que j’ai connue dans mon enfance en allant passer mes vacances auprès de mes « Aînés » (entendez grands-parents, tantes, oncles, grandes tantes, grands oncles, cousins, cousines plus âgé (e)s, etc…), on ne giflait pas un enfant. On le grondait, on lui infligeait d’autres types de punitions (exemple, la privation du repas) ou on lui donnait une taloche. On ne giflait pas non plus un adulte, sauf si ce dernier avait commis une faute nécessitant son humiliation !

La gifle, couramment pratiquée pendant la colonisation était l’expression de l’humiliation des Nègres par les colons. Dans l’Afrique post-coloniale et, notamment dans certaines communautés, y compris hors de l’Afrique, l’humiliation par la gifle se lavait par le sang. Comprenne qui pourra !

L’aînée, dans cette Afrique dont je parle était et reste encore une référence de sagesse. Pas un réactif primaire. Il prend le temps de réfléchir avant de poser un acte grave, il brille par son exemple. Même si de nos jours, ces valeurs ont tendance à disparaître surtout en milieu urbain, il n’en demeure pas moins qu’elles font et doivent constituer notre patrimoine culturel.

Selon les médias nationaux et internationaux, l’opération dénommée « Mbata ya Mokolo ou Mbata ya Bakolo », sous le fallacieux prétexte de mettre un terme au phénomène des Kuluna (gangs armés qui sévissent sur les deux rives du Congo, ne l’oublions pas et cela a toujours été ainsi, commettant des forfaits ici et se réfugiant là-bas) serait à l’origine du déclenchement de ce que personnellement je nomme « Mbata ya Soni », la gifle de la honte.  L’objectif principal d’une gifle est d’humilier celui ou celle qui la reçoit. Cela s’est vu en Europe où une telle humiliation se terminait par un duel devant témoins. Cela se voit encore dans certaines contrées contemporaines.

L’humiliation de tout être humain, surtout d’un innocent ou d’une personne sans défense ne peut être que condamnable.

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Humiliée! (image VoicedAfrique)

Lors de mon tout dernier séjour à Brazzaville, j’entendis en effet parler des Kuluna, ces bandes armées de machettes et autres armes blanches qui semaient la terreur dans les quartiers Nord de Brazzaville et le long des fleuves Congo et Oubangui. Selon les dires de certains, les Kuluna comptent parmi eux des éléments Bantu et aussi des éléments Pygmées. Des membres des Kuluna furent arrêtés et présentés à la télévision en présence de « leurs parents » devant lesquels une personnalité politique, une autorité administrative, ou que sais-je encore, fit une démonstration des plus ridicules pour ne pas dire, joua son théâtre. Ce Monsieur, visiblement content de lui-même, se croyait sans doute dans une scène du Bourgeois Gentilhomme de Molière à l’Opéra de Paris. Il fallait le voir. « Vous avez compris ? » répétait-il sans relâche aux Kuluna assis à même le sol, torse nu. « La prochaine fois qu’on vous y prendra, ce sera la prison ou la mort. Je ne vous ferai pas de quartier. Vous serez même tués ! Vous entendez, tués ?» Les dits Kuluna opinaient de la tête, les victimes, parents de victimes et aussi parents des Kuluna assis sur des bancs agrémentaient ses propos d’un mouvement de tête d’avant en arrière. Il ne restait plus qu’à dire : Amen, Ainsi-t-il !

En vérité, il n’y a pas de mal à traquer des brigands, des gangs organisés, des bandes armées. Encore faut-il s’organiser pour les mettre hors d’état de nuire ! Il suffit parfois juste de se mettre ensemble, de se concerter, d’échanger les informations, de montrer une ou des stratégies d’encerclement pour mettre la main sur ces voyous ! Mais, à quoi cela sert-il ou a-t-il servi de les présenter à la presse pour le relâcher aussitôt ?

Cette mise en scène n’était-elle qu’un simple prélude pour justifier ce qui se passe aujourd’hui ?

« Ebalé ya Congo ézali lopango té ézali ndé nzila » : le fleuve Congo n’est pas une frontière, c’est un passage.

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Le majestueux fleuve qui est une voie de passage et pas une frontière.

Seule Brazzavilloise invitée à la fête nationale de la RDC en 2013 à Port-au-Prince (Haïti), il me fut demandé de couper le gâteau d’anniversaire de ce pays frère ; je ne pus m’empêcher d’entonner les paroles de cette belle chanson d’un célèbre musicien congolais dont j’oublie le nom, qui ramena chacun à sa jeunesse. La foule dans la salle reprit en chœur ces paroles : « Ebalé ya Congo, ézali lopango té ézali ndé nzila ! »

Quelle belle vue lorsque l’on descend des collines de la route du Nord, route nationale n°2, que d’apercevoir Kinshasa au loin et d’expliquer à l’étranger qui vous accompagne qu’il s’agit là de Kin-la-Belle qui se confond avec Brazza-la-verte ?  Deux pays, un peuple ! N’est-il pas beau de s’asseoir dans un restaurant au bord du fleuve Congo à Brazzaville, de jour comme de nuit et voir au loin, luire les lumières de Kin ou les voitures circuler « na ngambo » (sur l’autre bord) ? N’est-il pas beau de s’attabler au 7ème étage de cet immeuble de Kinshasa qui abrite un restaurant surplombant le fleuve et savourer sa fondue en regardant se dérouler la vie nocturne des Congolais de l’autre rive à Brazzaville ? Qui au Congo-Brazzaville ou en République Démocratique du Congo pourrait dire qu’il n’a pas un parent de l’autre bord ? Posez donc la question à ceux de Manianga, de Mbamou, de Loukoléla, et même de Brazzaville ou de Kinshasa ? Qui, à Brazzaville ou à Kinshasa n’a pas un locataire, un cuisinier, un tailleur, un coiffeur de l’autre bord ? Combien de nos frères et sœurs n’envoient pas ou n’ont pas envoyé leurs progénitures étudier de l’autre côté du fleuve ?

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D'une côté Brazza-la-verte, de l'autre Kin-la -belle. (Image Nerrati.net)

Et voilà, qu’aujourd’hui, l’avenir des centaines d’étudiants à Kinshasa, est compromis à cause de ce que les « politiciens » des deux rives qualifient de dérapage ! Ils ont été chassés, ont perdu leurs documents et peut-être même leurs diplômes, alors que tout cela aurait pu être évité dès le départ ou, n’aurait sans doute pas eu lieu si les autorités des deux pays s’étaient concertés pour monter une stratégie commune, dès l’apparition du phénomène Kuluna ou de cet autre phénomène dénommé « Kata Kata » (coupé-coupé).

 

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Image RFI.fr  (Kuluna ou future kuluna? NDA)

Deux pays, un Fleuve

Il y a à peine deux mois, pour édifier mes ami (es) s, sœurs  et frères haïtiennes, je postais sur ce blog, un texte sur ces deux pays- frères, illustré par des vues des deux capitales –sœurs. Il y a quelques jours, j’expliquais, au cours d’un dîner entre amis  que Brazzaville et Kinshasa sont les deux capitales les plus rapprochées au monde et que, pendant la guerre civile à Brazzaville, des obus lancés depuis cette ville atterrissaient à Kinshasa, du moins selon ce qui me fut rapporté. J’étais fière de mes deux villes nourries par le majestueux fleuve Congo. Aujourd’hui, la honte me serre la gorge quand des questions me sont posées sur ce qui se passe entre ces deux pays !

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Même à l'ONU, les deux pays sont voisins et frères!

Nous avons déjà oublié que sans l’hospitalité de nos frères de la RDC, beaucoup d’entre nous auraient perdu de nombreux membres de leur famille ? De l’autre côté on semble aussi oublier que pour échapper à la dictature de Mobutu et que même à ce jour, il y a dans la partie Nord du Congo des réfugiés qui ont trouvé l’hospitalité auprès de leurs frères et sœurs d’en face.

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La mémoire de l'oubli (Image de Congovox)

Les Congolais des deux bords seraient-ils devenus amnésiques au point d’oublier que les exactions commises ici ont toujours eu de terribles répercussions là-bas et vice versa ! Aurions-nous déjà oublié la stupide « guerre des ondes » entre les deux pays du temps de Mobutu? Aurions-nous oublié les conséquences catastrophiques économiques, pour les populations des deux pays, lors des fermetures fréquentes des frontières qui ralentissent les échanges commerciaux entre les deux villes, causant ainsi des pénuries alimentaires de part et d’autre, surtout au détriment de ceux que l’on classe parmi les pauvres des pauvres des deux pays notamment les handicapés? Serions –nous devenus ignorants au point de pas savoir que les dites frontières entre les deux pays, tracés malgré nous par des hommes venus d’ailleurs au grand mépris de nos réalités,  sont, pour le Congolais lambda d’ici et de là-bas,  inexistantes du Nord au Sud des deux rives du fleuve ? Doit-on croire qu’au XXIème nous perpétuons l’adversité pour ne pas dire la guerre entre Pierre Savorgnan de Brazza et Stanley ?

Enfin qui le « Mokolo » ? Qui est le « cadet » ? Puisque Pierre Savorgnan de Brazza, l’aventurier,  et Henry Morton Stanley, le tout aussi aventurier journaliste avaient foulé les deux rives du Congo presqu’à la même époque (1877 et 1880) pour réduire nos ancêtres à l’état de bêtes de somme, en esclavage et transformer nos deux pays en colonies d’exploitation !

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Le même sort réservé à nos ancêtres de part et d'autre. (Image de Démocratiechretienne)

Vous avez dit « Sans papiers et en Situation irrégulière »?

Comme plusieurs le disent, chaque pays est souverain et peut réglementer les entrées, séjours et sorties de son territoire national. On est d’accord ! L’Europe dans les années 1970 a décidé de fermer ses frontières et a mis en place un système de surveillance de ces frontières mais aussi un système d’attribution de titres de séjour aux étrangers qui peuvent justifier leur présence sur leurs territoires. Les Etats-Unis ont fait de même. Pour ne citer que ces deux-là.  Au moins, ils ont fait connaître ces lois à tous. Qu’en est-il de nos pays? Où sont les textes réglementant les mouvements de populations et largement diffusés auprès de nos populations analphabètes ou semi-analphabètes?  Les deux pays ne devraient-ils pas commencer (en toute souveraineté) par expliquer à leurs populations la nécessité d’avoir, un visa ou un permis de séjour pour être en situation régulière conformément aux lois du pays d’accueil ? Des deux côtés a-t-on jamais fait un recensement de la population pour savoir combien de nos compatriotes des deux bords n’ont même pas d’acte de naissance et à plus forte raison de carte d’identité ? Et pourtant, il en existe des milliers !

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Vous auriez dû commencer par là! (Image Africatime)

Il y a quelques années, la Côte-d’Ivoire suivi du Sénégal puis des autres pays de la CEDEAO avaient décidé non seulement d’augmenter les droits d’inscription des étudiants étrangers dans leurs universités, de même qu’ils exigeaient tout ressortissant des zones hors CEDEAO un titre de séjour renouvelable.  Ces lois ou décisions ont été largement diffusées et respectées. Malgré quelques entorses aux règlements et décisions des pays souverains, membres de la CEDEAO, les étrangers ont obtempéré. Aujourd’hui, beaucoup d’étudiants ressortissants de la zone CEAC ou de la SADAC (Communauté Economique de l’Afrique Australe) ne s’aventurent en CEDAO sans s’assurer d’avoir le document exigé, sauf accords de réciprocité entre deux pays des zones précitées.

Bien sûr, il me sera rétorqué que même au sein de la CEDEAO il y a eu des cas d’expulsions, de matraquages et même de tueries, notamment entre les Ivoiriens et les Ghanéens. Bien sûr, on me citera les exemples des affrontements entre nomades éleveurs et cultivateurs sédentaires. Je rétorquerais qu’aujourd’hui, des solutions sont recherchées et d’autres ont finalement été trouvées. Et même que les Etats où les populations sont victimes du banditisme transfrontalier se sont mis ensemble pour traquer les bandits. Ce n’est pas fini, mais de grands pas ont au moins été franchis pour résoudre ses problèmes.

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Passage des éleveurs en terre de cultivateurs (image de teleshangu)

Pendant que j’écris ces lignes, des souvenirs d’enfance remontent en surface, quand on fit une fois la chasse aux « zaïroises » sous le prétexte de prostitution alors que les proxénètes, les propriétaires des maisons de « passe », les « loueurs » étaient bien des gens de chez nous qui vivent de ces activités lucratives ? Il me revient aussi en souvenir l’arrivée de quelques camarades d’école chassés de Kinshasa par cette même haine et, ayant tout perdu, parce que d’origine Congo-brazzavilloise ! Ne pouvons-nous pas tirer définitivement des leçons de ces expériences puisque nous savons tous, qu’au bout de l’accalmie, les populations reprendront cette voie de liberté qu’est notre fleuve !

Quant à pourchasser les sans-papiers et les personnes en situations irrégulières, cette loi de notre Etat Souverain ne devrait-elle pas s’appliquer aussi à tous les étrangers (blancs, noirs, jaunes – il n’y a pas de rouges chez nous- Dieu merci) ? Nombreux sont les ressortissants des autres zones communautaires qui vivent depuis des années sans papiers et en situations irrégulières dans nos deux pays. Comment expliquer cette Haine de soi, des nôtres, de nous-mêmes, si ce n’est par ce proverbe haïtien très populaire, que j’avais entendu pour la première fois en 2006 : « Depi nan Guine Ne kap trahi Neg » (depuis la Guinée (entendez l’Afrique) le Nègre a toujours trahi le Nègre).

Et, n’oublions pas combien de nos frères et sœurs vivent sans papiers et en situation irrégulière en Europe, en Chine, en Amérique du Nord. Quand ils subissent les pires atrocités, allant jusqu’à la mort, nous hurlons au respect des Droits Humains. Ne voilà-t-il pas que nous nous érigeons en exemple de non-respect de ces Droits. Surtout, ne nous offusquons pas lorsque nous entendrons dire : «  Et alors, chez vous-mêmes, quel traitement réservez-vous aux irréguliers et aux sans-papiers» ?

Dans une de mes langues maternelles un proverbe dit : « ilii lobia mbilii la lé bwa » (quand cela arrive à ton prochain, tu penses que cela arrive à un morceau de bois » ; un autre proverbe dit : « aga ma boma obia o tanda ; otaga lenwa mâ otiè » (quand on égorge ton prochain en amont ; abstiens-toi de boire l’eau en aval ». Car, celui arrive à autrui pourra t’arriver de même !

Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix et Archevêque Anglican disait : « Si tu es neutre en situations d’injustices, tu as choisi le parti de l’oppresseur ».

J’avais pris position contre la dénationalisation des Dominicain(e)s descendant (e) s d’Haïtiens émigrés en République Dominicaine depuis 1929 ; j’avais pris position contre le génocide des Darfouri au Soudan, j’ai toujours condamné les tueries, les pillages, les vols et les viols des femmes à l’Est de la RDC et dans le monde. Je condamne de toutes mes forces la destruction de la belle République Centrafricaine. Je condamne l’enlèvement des filles au Nigéria pour être vendues en esclavage ou données de force en mariage ; je suis militante du mouvement international « Girls Not Brides » qui lutte contre les mariages forcés des petites filles, etc, etc, etc…

C’est simplement dire que je ne saurai me taire contre toutes formes d’injustices et de discriminations.

Les dirigeants des deux Congo auraient dû agir très tôt ; maintenant ils doivent absolument trouver une solution équitable dans les meilleurs délais et ce, avant que la situation ne devienne irréversible.

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C'est le moment où jamais de vous regarder en face et de vous parler! (Image Xibaaru.com)

Nyélénga.



07/05/2014
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