Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Morceau choisi de « Ma mère se cachait pour pleurer » de Peter Stephen Assaghle

« La nuit était entièrement investie sur son trône, mais l’homme tant attendu n’avait toujours pas de nouvelles. Ma mère s’inquiétait. Elle perdait de plus en plus patience. Nous la regardions. Le silence nous embrassait. Elle essaya à plusieurs reprises de l’appeler, mais il était injoignable. Le silence nous étouffait. Brusquement, ma mère le brisa :

      — Votre père est un véritable comique !

 

Nous ne répliquâmes pas. Elle continua la gorge serrée :

      — Qu’était-il donc allé chercher dans cet hôtel la dernière fois ?

 

Désillusion. Je ne dis pas un seul mot.

Ses jambes remuaient de colère et ses yeux rougissaient. Elle se parlait à elle-même, à mi-voix, mais nous ne pûmes déchiffrer ses paroles. Elle était remontée. De sa sacoche, elle sortit le cadeau réservé à mon père et le serra très fort dans ses mains. Tout son corps tremblotait nerveusement. C’est lorsque l’horloge sonna minuit que son époux rentra. Quan il vit que nous étions tous encore éveillés dans le séjour, il s’exclama :

     — Oh ! Qu’est-ce qui se passe pour que vous ne dormiez pas à cette heure ? On aurait dit que quelqu’un est mort vu les tronches que vous tirez !

 

Bella et moi, nous nous regardâmes, choqués. Nous ne lui répondîmes pas, en espérant que son épouse le fît. Mais celle-ci fit mine de l’ignorer. Elle ne lui répondit pas non plus. Elle ne le regardait même pas. Il n’attendait, semblait-il, d’ailleurs pas de réponse dans la mesure où, après avoir posé cette question un peu osée à cette date, il se dirigea directement vers la chambre comme si de rien n’était, sans montrer aucune marque d’affection à notre mère qui était toujours là, silencieuse, l’exaspération se lisant sur son visage qui avait perdu toutes ses lueurs. Il n’avait même pas relevé qu’elle était vêtue différemment que d’habitude.

Nous n’attendîmes pas plus d’une demi-heure avant que ses ronflements ne viennent meubler le silence qui s’était réinstallé après son passage. Laissant sa colère la guider, maman flanqua d’un coup sec la montre qu’elle comptait lui offrir contre la porte de la chambre, ce qui fit un énorme bruit et le réveilla.

Il accourut dans le salon, furieux d’avoir été dérangé.

     — Qu’est-ce qui se passe ? gronda-t-il.

 

Ma mère était muette de rage. Elle ne répondit pas. Elle se leva brusquement du fauteuil dans lequel elle était assise. Nous pensions qu’elle allait se jeter sur l’indigne homme qu’elle avait pour époux, qui vint se dresser droit devant nous, le visage amarré et la bedaine à l’air. Mais elle ne le fit pas. Elle se dirigea dans la cuisine et verrouilla la porte derrière elle. Elle avait honte de cet homme avec lequel elle était liée, pour le meilleur et pour le pire.

Lorsqu’elle se retira, papa réitéra sa question :

     — Qu’est ce qui se passe, hein Bella ?

 

Nous étions vraiment déçus du comportement de notre père. Cet homme que nous idolâtrions venait de nous montrer sa bassesse. Bella qui s’était levée lui répondit presqu’en pleurs et d’une voix forte :

     — C’était votre anniversaire de mariage papa !

 

Prenant un air surpris, il se passa la main droite sur la tête, comme s’il voulait apaiser un coup qu’il venait d’y recevoir. Il avait gaffé. Il savait. Et sa bouche soudainement cousue le confirmait. Je me rapprochai de la porte de la cuisine pour vérifier si tout allait bien. J’entendis des reniflements qui me pincèrent le cœur : ma mère se cachait pour pleurer. Elle pleurait en maudissant son mariage. Il lui arrivait souvent de pleurer à cause des peines que mon père avait pu lui infliger auparavant, mais cette fois-ci c’était mille fois plus alarmant.

La démarche coupable, l’homme me rejoignit devant la porte de la cuisine et m’ordonna doucement de le laisser passer. Ne pouvant aller plus loin que le seuil de la porte fermée, il appela :

     — Bijou ! Bijou ! Bijou, ouvre s’il te plaît !

 

Elle ne répondait pas. Elle pleurait toujours. Elle n’arrêtait pas malgré les supplications acharnées de mon père. Soudain, elle ouvrit la porte, sortit de la cuisine en le poussant et se dirigea vers la chambre. Il n’était pas loin d’être deux heures du matin."

 

Peter Stephen Assaghle: "Ma mère se cachait pour pleurer." Editions La Doxa.

 



06/04/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 401 autres membres