Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Morceau de « BAIN DE LUNE » de Yanick Lahens, prix Fémina 2014.

L’auteure Yanick Lahens n’est plus à présenter ! Avec elle, le « prix Fémina a pris le large » selon l’expression de l’AFP. On pourrait ajouter qu’avec Yanick Lahens, le prix Fémina a traversé l’Atlantique, pour atterrir au pays de Toussaint Louverture, de Jean Jacques Dessalines et de Pétion.  Un roman qui tient en haleine du début à la fin, roman dans lequel on notera de nombreux points communs entre Haïti et l’Afrique qui vont bien au-delà des références à la religion vodou. En voici un extrait :

« Les épousailles de Tante Cilianise avec Ogou furent la plus belle fête de mon enfance. Cela faisait longtemps que tante Cilianise couvait cet amour pour Ogou. Très longtemps. Tout contre sa couche, elle avait fait encadrer une image de Saint Jacques le Majeur, droit sur son cheval blanc, sabre en main, donnant l’assaut. Elle aimait l’image de cet homme. Vaillant. Courageux. Fort.

Faustin, le père de Fanol et d’Ezéchiel, était venu mourir tout contre sa concubine à son retour de Miami. Il était épuisé et avait donné toutes ses économies à Cilianise, qui avait su l’attendre. Alors, à sa mort, tante Cilianise ne voulut plus d’un homme de chair et de sang. Dans l’attente de Faustin, elle avait nourri le goût de l’absence. Et Ogou s’était installé à cette place-là.

Tante Cilianise avait investi gros pour cette union : sa robe rouge était magnifique et l’autel d’Ogou somptueux en nourriture, boissons et mouchoirs d’un rouge vif entourant des machettes. Le service traîna en longueur parce qu’Ogou jouait avec la patience de tante Cilianise qui, trois heures durant, ne bougea pas de sa chaise placée devant l’autel juste à côté d’une chaise vide. Sa patience était pure. Tante Cilianise savait qu’un dieu est un amant capricieux. Alors elle attendait. Ce serait là même sa fonction. Attendre. Sa raison l’avait déjà quittée comme un vêtement trop étroit. Elle allait, folle et nue, sur un chemin connu d’elle seule. Je ne l’ai compris que tard. Trop tard. Et à mes dépens.

Dieudonné fut secoué plusieurs fois par un léger tremblement. La possession le prenait de court et il résistait à chaque fois en fermant les yeux, en tapant sur son front avec sa paume comme pour se réveiller. Remonter à la surface de sa propre conscience. Il perdit pied, tituba, reprit pied avec l’aide de Fanol puis d’Yvnel et tint bon. Tout autour, les chants et les tambours avaient déjà entamé les couplets pour appeler l’époux. Il réclama la bouteille de clairin. Il s’assit et raviva la flamme. Les tremblements se firent si violents que Dieudonné fut comme propulsé, jambes et bras dans les airs. Et puis, dans un mouvement tout opposé, il se tint droit comme un palmiste, les yeux fixant le vide. Les chants redoublèrent d’intensité.

                M’achté yon bèl manchèt pou Papa Ogou o

                Yon boutèy rhum pour Ogou Féray o

                Yon mouchwa rouj pou Papa Ogou o

                J’ai achété une belle machette pour Papa Ogou

Une bouteille de rhum pour Ogou Féray

Un foulard rouge pour Papa Ogou.

Ogou prit la posture du guerrier marchant au pas avec de grands gestes des bras. Une jeune hounsi lui tendit sa machette sacrée et lui noua son foulard rouge autour du cou. Il réclama du clairin sec et un cigare. Puis il arpenta la salle en faisant tourner sa machette dans tous les sens, bravant un danger invisible et des dizaines d’adversaires. Et puis, contre toute attente, il s’arrêta net, se rappelant ce pourquoi il était là. Visiblement il cherchait la promise. Quelqu’un dans la foule lui lança : « Papa Ogou, ta promise elle est là. Tout près. Retourne-toi. »

                Ogou sé ou min m

                Ki min nin m isit

                Pran ka m, pran kam

                Ogou, c’est toi

                Qui m’a amenée ici

                Prends soin de toi, prends soin de toi.

Ogou rejoignit Cilianise sur la chaise devant l’autel et Julio, le Pè Savann qui avait succédé à Erilien, officia en toute solennité. Cilianise promit de le recevoir comme une femme reçoit un amant et se fit passer une bague au doigt.

Les épousailles de tante Cilianise réconcilièrent Anse Bleue avec ses rêves anciens. Ceux de toujours. Ces rêves dans lesquels les promesses d’eau fraîche des rivières se déversaient dans des fleuves qui, eux, se jetaient de toute leur puissance dans la mer jusqu’en Guinée.

Depuis, Ogou occupait le centre de la vie de tante Cilianise. « Ogou  gason soild oh », aimait-elle dire. Il lui arrivait de sourire seule à l’absent, son seul compagnon, son ami, son amant. Le plus fidèle, le plus doux, le plus vaillant. Elle souriait à ce buste de brume qu’elle préférait à tout homme de chair. Elle ne marchandait plus qu’avec le Mystérieux, l’Invisible, l’Ange, le Saint. Elle l’attendait certains soirs, s’habillant comme pour un bal, se parfumant comme pour un lit. Elle l’attendait dans le violent bonheur de recevoir l’époux. Ogou la laissait après chaque retrouvaille, avec son absence comme une couverture voluptueuse. Tante Cilianise n’a jamais su en parler. Elle ne disait rien. Elle riait. Ogou avait enchaîné sa langue. Avait pris possession de tous ses mots sur la jouissance. Ses mots passés, présents et à venir.

Je me suis demandé plus tard si, à le nommer tout simplement, elle n’appelait pas la jouissance. Et moi, Cétoute Olmène Thérèse, j’aimais cet élan de tante Cilianise vers un homme absent cent fois plus présent que tous les autres. C’est peut-être parce que personne d’aussi parfait que Jimmy ne s’était présenté à elle qu’elle avait choisi Ogou. La première fois que j’ai vu Jimmy, je l’ai cru.

Mère et Altagrâce boudaient tous les services et avaient choisi la porte étroite de la vertu chez les sœurs charismatiques, se faisant des ampoules aux doigts et s’écorchant les genoux sur les marches des églises. Moi, je me suis écorchée toute vive à vouloir Jimmy. J’ai joué à feindre de le refuser avec autant de véhémence qu’il me cherchait. Son regard me palpait comme un fruit mûr. Je l’ai soumis à un jeûne de carême. Un long Vendredi saint. Au pain sec et à l’eau. Qui de nous deux est la proie ? Qui de nous deux est le chasseur ? Je ne sais pas. Je m’essaie à un jeu que je ne connais pas. Un jeu qui m’enchante. Assis à l’entrée du Blue Moon, Jimmy regarde le monde des yeux mi-clos sur sa chaise renversée en arrière. Et démarre toujours en trombe dans un tourbillon de poussière.

Peut-être que Jimmy ne m’a donné que des restes que j’ai mangés dans sa main. Jimmy m’a jeté des miettes. Il m’a fait jouer avec le feu. J’ai passé des jours et des nuits à espérer le regard d’un homme indifférent. Pourquoi, à un moment de notre vie, éprouvons-nous ce besoin de jouer avec le feu?  De frotter notre raison à la folie ? Pourquoi donc ? J’ai joué avec le feu. J’ai frotté ma raison à la folie moi aussi. A ma façon.

De mon œil droit, je vois la mer. Je la regarde à loisir. D’autant plus que les autres hommes se sont arrêtés en chemin. Malgré la brise matinale, ils transpirent. S’essuient le front. Le trapu enlève son cardigan rouge. Pourvu qu’un chien errant ne vienne pas poser son museau humide tout près de mon visage. Pour me renifler.

La nuit de l’ouragan, personne n’a osé regarder du côté de la mer. Personne. Ils auraient eu trop peur. Tout un village marchant dans l’effroi et la pluie. Même quand le soleil a commencé à poindre timidement, ils ont préféré regarder du côté des collines surplombant Anse Bleue. Personne sauf Abner. Abner est le plus brave d’entre nous tous. De toute façon, ils ne m’ont pas vue m’en aller, ni la mer se refermer sur moi comme le couvercle d’une tombe. »

                                                                                                                                                Yanick Lahens.



19/01/2015
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