Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Nouvelle 1 (suite 3)

Au débarcadère de Dakar, Tsagni monte dans un « ndiaga ndiaye », le moyen de transport public le plus couru de cette ville de l’Afrique de l’Ouest, qui la dépose à la Place de l’Indépendance. A la tombée de la nuit, cette place, grouillante de monde dans la journée se vide peu à peu de sa population de fonctionnaires et de visiteurs entrant et sortant des bureaux , de mendiants vrais ou faux, de vendeurs ambulants, de vendeuses de fleurs et autres marchandises vendables, de flâneurs aussi. Seuls les éclopés se cherchent une place pour la nuit.

Elle se met à la recherche d’un endroit sûr où passer la nuit. L’entrée du Bureau régional de l’UNESCO pour l’éducation n’étant pas encore occupée par les dormeurs de rue, elle s’y installe en espérant de tout son cœur que personne ne viendra la déloger. Elle sort l’unique livre qu’elle avait pris sur elle en quittant son pays. Un livre sur la « Route des Esclaves » publié il y a deux ans par l’UNESCO. Ainsi, se dit-elle au fond d’elle-même, si quelqu’un venait la déranger, elle pourrait toujours se faire passer pour une consultante de l’UNESCO, échouée là parce qu’ayant perdu sa valise qui contenait tous ses documents y compris son passeport et son porte-feuille.

Contrairement à ce qu’elle craignait, la nuit ne fut point longue, raccourcie par l’activité intense de son cerveau qui lui fit revivre tout le chemin parcouru depuis son départ de chez elle. Chez elle ? Mais où donc était son « chez elle », elle qui ne s’était jamais sentie chez elle quelque part ? Le « chez soi » est-il l’endroit qui vous a vu naître ? Où vous avez grandi ? Où fut enterré votre cordon ombilical ? Ce cordon ombilical qu’elle avait justement coupé en laissant derrière elle tous les souvenirs bons et mauvais de son enfance. Son « chez elle » était-il tous ces pays par lesquels elle était passée avant d’arriver ici ? Elle est surprise à la pensée qu’elle n’a jamais connu le sentiment d’appartenance à son pays. Pourquoi se limiter à un pays ? S’enfermer dans des frontières artificielles dessinées à la va-vite par des personnes qui ne connaissaient rien à la réalité de ce qu’elle considère comme son espace d’évolution à elle.

Plongée dans ses réflexions qu’elle juge, elle-même, étonnante, elle ne s’est pas aperçue de l’approche de Morphée dans les bras de qui elle a plongé jusqu’au petit matin lorsque le premier « ndiaga ndiaye » de la journée, s’arrête à l’endroit même où elle a passé la nuit et que la voix du « coxer » chargé de héler les  éventuels passagers et de collecter l’argent auprès de ceux qui descendent du « car rapide »- autre nom des « ndiaga ndiaye » - la ramène à la réalité alentour;  Tsagni ouvre les yeux, d’abord ébahie avant de réaliser l’endroit où elle vient de passer la nuit, le livre lui servant de pose-tête. Elle monte dans le « rapide » encore vide et indique d’une voix toujours endormie la direction de l’embarcadère de Gorée dont les abords sont encore déserts. Elle se trouve un vieux tronc d’arbre à côté des étals des marchandes du port, pour s’asseoir en attendant l’arrivée des premiers passagers et des employés du bateau. Ils ne tardent pas à se pointer avec cette nonchalance caractéristique des millions d’Africains. Très vite, ouvriers et passagers se retrouvent dans la première chaloupe en direction de Gorée.

A cette heure matinale, les eaux de l’Atlantique semblent encore somnoler. Cependant, Tsagni se sent comme prise dans un tourbillon : la tête lui tourne, des étoiles voltigent dans ses yeux, son estomac, pourtant vide, est sur le point de se vider d’on ne sait quelle substance qui s’y ballade en un mouvement ascendant et descendant. Elle ferme les yeux, serre les paupières. Un vieil homme apparaît devant elle, portant en bandoulière un okosa, sacoche de raphia tressé contenant les mystères de la vie, son œil gauche est entouré d’un cercle rouge tandis qu’un cercle blanc parcourt le pourtour de son œil droit. Tsagni ouvre les yeux, les fait clignoter pour se convaincre que ce n’est pas son sommeil qui se poursuit ni qu’elle se trouve dans un quelconque rêve du côté de son point de départ. Le vieil homme est toujours là. Une marchande passe devant elle sans que le vieil homme fasse le moindre geste pour lui céder le passage. Tsagni réalise qu’il s’agit d’un esprit ; un de ces esprits dont lui avait toujours parlé sa grand-mère ; un de ses esprits-compagnons de Ngang’a Nzèlè, son grand-père. Elle cligne encore les yeux avant de fixer le vieil homme droit dans les siens, telle une enfant impolie, contrairement à tout ce que sa grand –mère lui avait appris : « on ne fixe pas les grandes personnes droit dans les yeux ! C’est signe d’impolitesse, d’impertinence et de très mauvaise éducation » ! Elle croit voir sa grand-mère juste derrière le vieil homme. Elle ferme les paupières ; les rouvre. Non la grand-mère n’est pas là. Le vieil homme est bien seul. Elle quitte le siège de Deuxième classe où elle s’était installée à peine montée dans le bateau. Elle se faufile à travers les pieds sales, les jambes tendues, les tambours, les sacs de voyage et autres sacs et cartons de vivres ou de bibelots posés à même le plancher du bateau. S’approchant de la porte coulissante de Première classe, elle est surprise de voir celle-ci s’ouvrir toute seule et, sur un siège, assis, contraire à la marche du bateau, le vieil homme la regarde de son regard marron par lequel elle se sent attirée comme par un aimant. Elle prend place aux côtés du vieil homme. La traversée se fait dans le silence qui relie les deux êtres : elle visible, lui, invisible.

La chaloupe accoste sur un bruit de vagues. Elle descend et se dirige d’un pas leste vers la Maison des esclaves. Elle scrute l’horizon. La petite fille rencontrée la veille n’est pas là. Elle arrive à la Maison des esclaves. Le guide n’est pas là. Sans surprise cette fois-ci, elle pousse la porte déjà ouverte, traverse le couloir et enjambe la Porte du non-retour. Le vieil homme est là qui l’attend.

Nyélénga.



10/03/2014
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