Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Nouvelle 1 (suite 4)

Tsagni s’installe sur le rocher qui surplombe l’océan. Le vieil homme regarde au loin ; il lui tourne le dos comme s’il tient à éviter que leurs regards se croisent. Après un temps de silence qui paraît une éternité, Tsagni rompt le silence :

-          « Wâa Tâ ! » (Père !)

Sans se retourner, le vieil homme répond : « Je t’écoute ! »

-          Où me mène ce chemin ? », elle fait dans un murmure.

-          « Là où tu veux aller ! »

-          « Je ne sais pas, non, je ne sais plus où je veux aller ! » Les larmes lui montent aux yeux.

-          « Pour quelle raison particulière as-tu fait tout ce chemin, depuis la profondeur de la forêt pour arriver ici ? »

-          « Je ne sais pas vraiment, Père, j’ai suivi les pas de mon destin. Ici s’arrête la terre, ici s’arrête ma route ! »

-          « La route est encore longue pour toi ! Tu as voulu suivre le chemin des Ancêtres, tu ne vas t’arrêter maintenant ! »

Le vieil homme se retourne enfin, et fixe Tsagni dans les yeux. C’est un regard de feu, aussi perçant que la lance que Kani Itoua L’Ossolo toujours tenait dans sa main droite chaque fois qu’il s’enfonçait dans la forêt, là-bas à Ikoumou. Elle croit reconnaître en lui Kani Itoua L’Ossolo. Comme un éclair, ce souvenir traverse l’esprit de Tsagni avant de s’évanouir dans l’immensité de l’océan.

-          « Serait-ce toi, Grand-père ? Nous ne sommes pas d’ici ! ». Elle retrouve son enfance, lorsqu' elle lui posait toutes sortes de questions et que de sa voix imperturbablement calme, il répondait : « Ton heure n’a pas encore sonné, Petite Fille ! »

-          « Grand-père, nous ne sommes pas d’ici ! Je ne sais plus où aller ni pourquoi je suis venue jusqu’ici. La terre s’arrête ici. Ramène-moi chez nous ! »

-          « Là où tu rencontres l’Humain, là est chez toi ! Là sera chez toi ! Tu ne peux plus repartir en arrière ! » Une pointe de nostalgie traverse la voix du vieil homme. « Ta route sera longue, mais je serai avec toi. Il te faudra être forte. Car tu rencontreras le rejet, la trahison, la solitude, la jalousie et même le danger, des dangers, plusieurs dangers. Tu connaîtras la peur des lendemains inconnus et incertains. Tu connaîtras le doute et ses tiraillements. Tu connaîtras les souffrances de l’esprit. Mais tu ne connaîtras jamais la faim. Car, ta générosité te préservera des affres de la faim. Tu as voulu savoir, tu sauras ! Tu es partie ! Tu reviendras peut-être un jour à ton point de départ. Mais pour le moment, il te faut aller au bout de ta recherche, la recherche des Humains, la recherche de toi ! »

Tsagni baisse la tête et la relève aussitôt pour chasser le regret qui effleure son cœur pendant une seconde. Le vieil homme le saisit :

-          « Ne regrette jamais ce que tu entreprends, surtout pas sur le sentier de la connaissance ! Donnes-moi ta main droite ! ».

Tsagni s’exécute. Le vieil homme crache dans la main tendue qu’il a saisie avec fermeté.

-          « A présent, donne-moi la gauche ». Tsagni tend la main gauche : le vieil homme y souffle un air chaud  sorti du tréfonds de sa poitrine. Il refait face à la mer et entonne d’une voix sourde :

-          « Wèè ‘Ngoba ô, wèè ‘Ngoba, wèè Ngob’ énya : ô Ingoba, ô Ingoba, Mère,

-          « Nô’ yambu, léku tsèguè ô Ingob ‘énya : tu réponds, la mort c’est la terre, ô Ingoba Mère,

-          « Létsaa la kosso li béya nô Ingob’ énya : La plume du perroquet t’appelle Ingoba Mère,

-          « Nô’ yambu, léku tsègè ô Ingob’énya : tu réponds, la mort c’est la terre, ô Ingoba Mère,

-          « Lé swé lè pèbè, li béya nô Ingob’énya : Le cheveu qui vole au vent t’appelle Ingoba Mère,

-          « Nô’ yambu, léku tsègè ô Ingob’énya : tu réponds, la mort c’est la terre, ô Ingoba Mère,

-          « Lè nzonzi otô li béya nô Ingob ‘énya : L’ongle esseulé t’appelle Ingoba Mère,

-          « Nô’yambu, léku tsègè ô Ingob’énya : tu réponds, la mort c’est la terre, ô Ingoba Mère,

-          « Wèè’ Ngoba ô, wèè’ Ngoba, wèè Ngob’énya :ô Ingoba, ô Ingoba,

-          Nô’yambu, léku tsègè ô Ingob’énya : tu réponds, la mort c’est la terre, ô Ingoba Mère ! »

 

Il lâche la main droite et saisit la gauche dans laquelle il fait tomber un crachat.

 

- « Tu as connu l’épreuve de la terre, il te faut à présent affronter les vagues de l’océan ! L'épreuve de l'eau! Ne l’oublie jamais, ne regarde pas en arrière !»

Puis, il disparaît !

Nyélénga 



19/04/2014
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