Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Nouvelle 1 (suite 6)

Au bout d’un temps qui semble avoir duré trois heures, la carapace de la tortue s’ouvre à nouveau. La tortue lui ordonne de descendre à terre.  Tsagni se retrouve sur une terre inconnue. L’endroit ressemble à une plage déserte, jamais fréquentée ou alors seulement de temps en temps. Hésitante, Tsagni obéit sans rien dire. Elle scrute l’horizon, tiraillée entre la peur et la joie de découvrir un endroit aussi calme. Elle aperçoit au loin quelque chose qui ressemble à un bosquet. Elle s’en approche lentement. C’est une langue de mangroves qui lèche les eaux frémissantes de cette partie de la terre. Un homme –masque habillé de pied en cape d’un vert feuillage fait irruption devant elle.

-          Bonjour Tsagni

-          Bonjour, elle répond d’une voix à la fois étonnée et hésitante. Tu connais mon nom ?

-          Bien sûr ! Je t’attendais !

-          Comment donc ? Tsagni essaye de percer le feuillage à l’endroit où sont censés se trouver les yeux de l’homme-masque pour découvrir la personne qui s’y cache.

-          Tu as fait le tour des Maisons des Esclaves, fait l’homme-masque en ignorant la question de Tsagni. Tu ne peux quitter la Terre-Mère avec, en tête, la seule idée de l’esclavage. Il te faut aussi connaître autre chose. Il y a eu, parmi notre peuple des esclavagistes et des collaborateurs d’esclavagistes. Il y a eu aussi des résistants à l’esclavage et à la colonisation. L’ignorer, c’est avoir une connaissance incomplète qui, loin de faire ta force, fera de toi un être sans défense.

-          Quel est le nom de cette terre où je me trouve ?  Les idées se bousculent dans la tête de Tsagni comme un tourbillon. Elle a le vertige. Elle sent le besoin d’appeler au secours. Mais, tout désert autour d’elle. Même la tortue qui l’a transportée ici a disparu.

-          Ici tu es sur l’île de Canhabaque, une des îles de l’archipel des Bijagos sur la côte ouest du continent.  Il y a plus loin Bolama et Bubaque et plusieurs autres encore ! Notre terre ce sont les îles et les îlots. Nous sommes les êtres des eaux. Tu ne peux pas faire la grande traversée sans nous connaître !

-          J’ai connu d’autres îles, elle ferme les yeux, comme pour se souvenir des îles de sa connaissance. Il y a l’île Mbamou qui flotte au milieu du fleuve Congo ! Il y a l’île de Zanzibar, il y a l’île de Go…

-          Oui, oui, oui, il y a toutes ces îles, tu le dis ! Mais elles ne se ressemblent pas toutes. Chaque île a son histoire, raconte sa propre histoire. Canhabaque n’est pas Zanzibare ! Retiens bien cela ! Bubaque n’est pas Janjanbureh ! Retiens bien cela ! A présent, cesse de poser des questions et approche –toi de moi !

La voix de l’homme-masque résonne comme un ordre auquel Tsagni ne peut qu’obtempérer. Elle fait un pas, puis deux, puis trois. Quelques feuilles se soulèvent de l’homme-masque et viennent effleurer le visage de Tsagni. Elle sent comme des grains de poussière qui glissent sur ses joues. Elle porte sa main droite à ses yeux. Mais la voix de l’homme-masque se fait entendre :

-          Non, n’enlève pas ça ! J’ai simplement mis du kaolin autour de ton œil gauche et de l’ocre autour de ton œil droit !

-          Pourquoi cela ?

-          Pour que tu aies les yeux ouverts, pour que tu puisses voir dans l’invisible et que les « Irans » que tu verras puissent reconnaître l’innocence de ta démarche !

-          Voir dans l’invisible ? C’est quoi les « irans » ? Elle semble à bout de force et s’affale sur le sable fin. Les larmes lui montent aux yeux, mais elle s’interdit de les laisser couler.

-          Ecoute-moi bien jeune femme, ce n’est pas le « fanado », l’initiation complète que je te donne là. C’est juste un grain de connaissance que je t’offre car tu es partie de chez toi sans préparation. Ah tiens ! Voilà l’Okinka qui s’amène !

Tsagni tourne la tête et aperçoit une femme d’âge improbable qui avance dans leur direction. Quand elle atteint l’endroit où Tsagni s’est laissé tomber à terre, elle se courbe et la relève :

-          Viens ma fille, le temps  marche contre toi. Tu viens de loin, tu vas très loin. Tu n’as pas le temps nécessaire pour entamer le long parcours des  « Okinka ».

-          C’est qui ou quoi « Okinka » ? Lui (elle montre du doigt l’homme-masque) t’a désignée par ce mot là en te voyant arriver.

-          Une « Okinka » c’est une prêtresse, intermédiaire entre les vivants et les esprits, les « irans » de ceux qui sont partis à Longa avant de passer par l’initiation humaine. Longa est le pays des morts, on y entre par l’ultime initiation qu’est la mort. Mais avant d’en arriver là, il faut passer par plusieurs portes, traverser plusieurs océans. Cependant, il y a ceux qui enjambent la porte de Longa sans avoir subi la moindre épreuve humaine. Ceux-là ont besoin d’accompagnement. Nous autres « Okinka » assurons cette tâche de les mener à bon port. Mais, ne perdons pas de temps ; tu as reçu l’ocre et le kaolin ! Voici je te remets le « léndongo la munda », le piment des Ancêtres. Tu vois, c’est un fruit avec des graines à l’intérieur. Ce sont ces graines-là qui sont précieuses. N’en use pas tant que la nécessité de le faire ne se présentera pas à toi !

L’Okinka saisit la main gauche de Tsagni, y dépose la gousse de « léndongo » avant de rabattre les cinq doigts de la main sur la gousse.

-          Retiens ceci ma fille : toutes les îles ne se ressemblent pas ! L’île de Canhabaque n’a jamais été soumise ! Nous avons toujours été, nous sommes et nous resterons des insoumis, des hommes libres ! Que personne ne te fasse jamais porter le fardeau des esclavagistes et autres vendeurs d’humains ! Tu peux, à présent, continuer ton chemin maintenant que tu sais qu’il y a eu et qu’il y a encore sur cette terre d’Afrique, des peuples qui n’ont jamais courbé l’échine devant personne ! La liberté est notre lumière, la misère est notre couche ! Vas et ne te retourne pas tant que tu n’es pas arrivée à destination !

-          A destination ? Quelle est donc ma destination ?

-          Ca personne d’autre ne le sait si ce n’est toi-même ! C’est toi qui es partie de chez toi ; c’est toi qui as entrepris le chemin qui t’a menée jusqu’ici. C’est toi qui continueras ta route jusqu’à ce que tu parviennes à ce que tu recherches ! Vas, mais ne regarde pas en arrière !



05/06/2014
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