Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Nouvelle n°1:

La chaloupe surfe sur les eaux bleues- ternes de la mer Atlantique qui relie Dakar à Gorée. Enfoncée dans le livre qu’elle ne lit pourtant pas, Tsagni essaye en vain de se concentrer. En réalité, seul son corps est là, posé sur ce siège défoncé de la partie première classe du bateau, tandis que son esprit se ballade à travers les savanes de l’Afrique de l’Ouest qu’elle venait de parcourir à pied depuis des mois.

Des vendeuses ambulantes ponctuent leurs propositions de vente avec les mouvements du bateau. De temps à autre, une de ces femmes s’arrête devant elle, la cuvette de ses bibelots en équilibre sur la tête, une main sur la hanche et l’autre lui tendant ce qu’elle veut vendre à Tsagni sans que celle-ci lève le nez de son livre. Des joueurs de tambours qui partagent avec elle le banc-siège de première classe, dérangés par le va-et-vient des marchandes houspillent celles-ci pour les chasser vers l’espace populeux de deuxième Classe.

A la vue lointaine de l’île, un talibé transforme ses « mantras » chantés d’une voix enrouée par des annonces tonitruandes : « Mesdames et Messieurs, voilà l’île historique ! Nous nous approchons de l’île magique de Gorée ! Je vois déjà son embarcadère ! N’oubliez pas de venir visiter mon atelier artisanal ! Layilalaa layilalaa ! »

Tsagni lève les yeux de son livre. Elle regarde le talibé et se dit en elle-même : « Magique ? De quelle magie il parle celui-là ? En voilà un à qui il faut encore apprendre que cette île n’a de magique que le lugubre de son histoire. » Puis, elle se remet à rêver.

La chaloupe n’a pas encore accosté qu’hommes et femmes se précipitent déjà sur la terre ferme. Un enfant, se prenant pour un champion du saut en hauteur, tombe dans l’eau en voulant sauter du bateau. Deux hommes le repèchent sans se priver de lui administrer quelques taloches destinées à lui servir de leçons.

Après que tous les passagers ont quitté le bateau, prenant tout son temps, Tsagni met pied à terre, habitée par cette nonchalance qui trahit la fatigue de tout son être. Pourquoi se précipiter ? Elle a tout le temps devant elle.

Aussitôt descendue de la chaloupe, des gamins, l’escarcelle tendue pour demander l’aumône, se précipitent vers elle en hurlant de leur voix aiguë: « Ngir Yalla ! Au nom de Dieu ! ». Elle perd l’équilibre et manque de se retrouver à terre. Mais une main minuscule se glisse dans la sienne et la saisit avec poigne, lui évitant ainsi la honte d’une chute publique.  Les gamins s’esclafent avant de s’éloigner, ayant sans doute compris que de cette touriste là, il n’y aura rien à recevoir.

Tsagni s’engage dans la ruelle poussièreuse qui mène à la Maison des Esclaves. Son cœur bat la chamade. Est-ce une maison authentique ou une pâle copie de ce que furent les maisons des esclaves ? « Et puis, questionne-t-elle en elle-même, pourquoi appelle-t-on ces maisons d’horreur, maisons des esclaves ? Comme si les esclaves avaient des maisons ! Pouah ! Tchip ! ». Elle se souvient avoir été à Loango en Angola, à Ouiddah, au Bénin ou à Janjaburey en Gambie. Là-bas aussi on lui avait montré des Maisons des esclaves, des Chemins des esclaves, des Arbres de l’oubli et des  portes de non retour. Tchiiiip !

Elle se souvient qu’en Angola on lui avait dit que  le port de Loango dans l’ancien Kongo était le lieu où l’on menait des esclaves du Gabon, de la République démocratique du Congo et de l’intérieur du Congo Brazzaville. On lui avait parlé des trois manguiers qui tenaient lieu de comptoirs (raison pour laquelle, d’ailleurs, elle ne mange plus de mangues). On lui avait parlé du rituel autour de l’arbre de l’oubli. On lui avait dit que les esclaves de sexe féminin enchaînés devaient faire sept fois le tour de cet arbre tandis que les esclaves masculins en faisaient le tour neuf fois. Avant de contourner l’arbre de l’oubli, on faisait laper à tous ces bois d’ébène un peu de sel gemme placé sur une feuille de bananier.

Au Bénin, elle avait vu ce qui lui a été présenté comme la vraie piste des esclaves par laquelle ceux –ci étaient conduits vers les bateaux négriers. On lui avait montré la place des enchères. Une fois achetés, les esclaves étaient menés enchaînés, au pied de l’arbre de l’oubli qui était la deuxième étape sur la route de la déshumanisation. On lui avait confié qu’une fois le rituel de l’oubli terminé, les esclaves étaient conduits vers les cases de Zomaï, sortes de magasins de stockage où ils étaient entreposés en attendant les bateaux de la mort. A l’annonce de l’arrivée des bateaux, on les traînait vers l’arbre du retour pour un dernier rituel, qui, lui avait-on dit, devait assurer le retour de leur esprit sur leur terre natale. Enfin, lui avait-on appris, la dernière étape sur la terre des ancêtres était la porte du non retour, celle qu’ils devaient enjamber pour entrer dans l’inconnu.

En Gambie, cette petite république logée dans la bouche ouverte du Sénégal, elle s’était rendue à Janjaburey. On lui avait laissé entendre que la ville avait été baptisée Georgetown, puis débaptisée et rebaptisée Jangjang Bureh. Elle s’était écrié, en son fort intérieur, Janjanburey ou Jang Jang Bureh c’est du pareil au même. Là-bas, elle se souvient avoir vidé son estomac jusqu’aux tripes tant ce qui restait de la maison des esclaves n’était plus que ruines nauséabonds. Aussitôt elle était repartie vers le fleuve pour retraverser par le bac sans demander son reste. Le cœur en délire, les yeux en sang.

Et voilà qu’après elle ne sait plus combien de jours de marche elle avait atteint Dakar pour s’embarquer vers Gorée.

« Madamou, voici la maison des esclaves. Nous sommes arrivées. » Elle sortit de sa rêverie par la voix de la petite fille qui venait de la conduire à travers les ruelles de Gorée sans qu’elle s’en rende compte. (à suivre)

Nyélénga.



28/01/2014
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