Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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REVIVRE GOUVERNEURS DE LA ROSEE EN SCENE

Hier soir, au Parc Historique de la Canne à Sucre, j’ai revécu « Gouverneurs de la Rosée » de Jacques Roumain mis en scène par Daniel Marcellin. Quelques heures auparavant, l’eau avait dévalé les mornes autour de Port-au-Prince pour nous rappeler ces gouttelettes scintillantes qui humidifient les pieds, les jambes du marcheur matinal.

La scène sobre rappelait la terre de Fond Rouge jaune, poussiéreuse, que la pluie avait abandonné depuis belle lurette faisant de ses habitants des résignés à leur destin, soumis à eux-mêmes, prisonniers de la haine qui avait pris domicile parmi eux, faisant d’eux des ennemis qui s’épiaient et qui se fuyaient à la vue d’un membre du camp adverse.

« Gouverneurs de la Rosée » fut le premier le roman haïtien que j’avais lu dans mon adolescence. C’était il y a bien des années. Le roman avait mis le feu dans mon imagination. Je rêvais d’Haïti comme d’un pays mythique, un paradis au milieu de l’Atlantique, le pays de Manuel, le héros du récit. Je rêvais de l’amour interdit, presqu’impossible entre Manuel et Annaïse. De l’amour qui triomphe de toutes les haines, de toutes les divisions, de toutes ces disputes inutiles qui laissent un pays mourir et le tuent à petit feu.  Je rêvais de mon Manuel à moi, que je nommais « Manuel du Congo ». Hélas, ce n’était que des rêves d’adolescente : mon pays n’a pas pu avoir son Manuel.

En « relisant » sur scène « Gouverneurs de la rosée » grâce au spectacle de Daniel Marcelin, j’ai pleuré ! J’ai pleuré sur l’Afrique, j’ai pleuré pour l’Afrique. Ce continent que par ici on nomme l’Afrique Guinen, l’Afrique éternelle,  ce continent d’où sont partis des millions de nos Ancêtres. Ce Continent aujourd’hui, sujets à toutes les dérives. Ce continent où la haine semée par les chefs de guerre, les hommes au pouvoir, les exploiteurs fourmis- magnans, les vautours et leurs fonds, ce continent qui ne sait pas regarder en arrière, relire son histoire, refaire le chemin parcouru par les anciens et où l’on parle, en plein XXIème de partition, de séparatisme et de création d’autres micro-états, comme si la catastrophe du découpage de 1884 à Berlin (Allemagne) n’avait pas fait assez de dégâts.

Ce matin, après une nuit tourmentée à penser à la victoire de Manuel et d’Annaïse, à la jalousie criminelle de Gervilin Gervilus, une seule idée m’a accueillie au réveil. Tous les Africains devraient relire « Gouverneurs de la Rosée ». Ce grand roman doit figurer (ou être réintégré) dans les programmes scolaires des écoles africaines du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest pour que revive l’esprit des coumbites (travaux d’entraide communautaire) que la loi de la finance, la course à l’enrichissement, les égoïsmes de toutes sortes ont tué en Afrique.  D’ici, j’entends certains ronchonner : « Mais on n’a pas besoin d’aller chercher le savoir –faire en Haïti ! » Ou encore : « Que peut nous apporter un pays aussi pauvre d’Haïti » ? etc… etc… La même rengaine que j’ai entendue et que je continue d’entendre. Ma réponse reste la même : « Chacun se rend au rendez-vous du Donner et du Recevoir avec ce qu’il a. » Haïti peut réveiller en chacun de nous et en nos enfants et petits-enfants les valeurs profondes de l’Afrique éternelle que nous avons perdues, mais qui sont encore vivaces dans la pratique quotidienne de bien des Haïtiens.

Pour finir, voici quelques extraits de « Gouverneurs de la Rosée »  pour réflexion :

Ainsi parle Manuel : « Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence ».

« Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est ce qui plante, qui est ce qui arrose, qui est ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, le maïs, les bananes, les vivres et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai, nous sommes malheureux, c’est vrai, nous sommes misérables, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? A cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force ; tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle ».

Ces extraits tirés de « Gouverneurs de la rosée » sont plus que d’actualité pour les deux Congo,  le Sud-Soudan, et la République Centrafricaine où La Présidente Catherine Samba-Panza devrait s’en inspirer pour ses discours, etc…

Afin que nous les mères et les grands-mères des fils, filles, petits-fils et petites-filles d’Afrique ne soyons plus là à prier : «  Non, mon Dieu, tu n’es pas bon, non, ce n’est pas vrai que tu es bon, c’est une menterie. Nous te hélons à notre secours et tu n’entends pas. Regarde notre douleur, regarde notre grande peine, regarde notre tribulation. Est-ce que tu dors, mon Dieu, est ce que tu es sourd, mon Dieu, est ce que tu es aveugle, mon Dieu, est- ce que tu es sans entrailles, mon Dieu ? Où est ta justice, où est ta pitié, où est ta miséricorde »?

Pour que le Mali, le Nigéria, les deux Congo, le Sud-Soudan, la Républicaine Centrafricaine et tous les autres pays, voient naître chez eux autant de Manuel et d’Annaïse, il faut que tout le monde relise « Gouverneurs de la rosée ». Le traduire dans nos langues maternelles ou nationales, le conter aux enfants qui seront les citoyens de demain, afin que la graine semée puisse germer en eux et devenir des arbres qui sauveront l’Afrique.

Nyélénga.



24/08/2014
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