Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Très mal-à-l'aise dans un Mal-à-l'aise

De Kintélé à Nganga Lingolo, la ville de Brazzaville s’étale comme une pieuvre, bravant la circulation anarchique, les déviations, les crevasses, les éboulements de terrain et les inondations. Les « ntomboka » (racines en forme de gousses d’une herbe qui poussait aux alentours de Brazzaville) et autres « mbila y’ésobé » (noix des savanes) ont disparu sous les coulées de béton. Les « ntinya » (bourgeons de lianes comestibles) se sont repliés bien au-delà de Linzolo et d’Odziba.  Je suis désespérée de ne pouvoir déguster ces fruits et légumes de mon enfance envolée.  Comment faire pour me procurer juste une botte de « ntinya »à défaut d’ « ikanda »(cœur de palmiers –raphias) ?

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Petits vendeurs de Tinya du côté d'Odziba

Je me renseigne auprès des « petits » du quartier qui ne semblent pas savoir de quoi je parle, eux qui ne connaissent plus ces délices d’antan ! La discussion s’anime lorsque j’exprime mon souhait d’aller à la recherche de ces petites friandises que la nature, alors généreuse, nous offrait gracieusement au grand bonheur de nos palais salivants et gourmands.

-          Pour trouver ces choses-là, Mère, il faut aller soit après Linzolo, soit du côté d’Odziba, me conseille un « petit », né après mon départ du pays.

-          Qu’à cela ne tienne ! Qui vient avec moi ? Les « petits » se regardent avant de répondre en chœur :

-          Combien de places y a-t-il dans ton véhicule ? Ils jettent sur moi des coups d’œil méfiants. Une de mes nièces se détourne pour cacher à mes yeux le rictus du rire fou qu’elle s’efforce d’étouffer. Un neveu se lève et lance un « je reviens tout de suite », avant de disparaître par la cour-arrière. Je sens qu’ils se souviennent des extravagances de mon dernier séjour.

-          Quel véhicule ? Je parviens à articuler en jouant l’étonnement. Nous prendrons les transports en commun!

-          Si tu veux qu’on vienne avec toi, Mère cette fois-ci, il faut louer un « foula-foula », mais pas de taxi comme la dernière fois ! Celui qui parlait ainsi avait l’air bien déterminé !

-          Je ne louerai rien du tout ! Cette fois-ci nous allons prendre les nouveaux bus de transport public !

Ils s’esclaffent de rire en secouant tous de la tête.

-          Tu veux prendre les « Mal-à-l’aise », Mère ? Ah ça non ! Ce sera sans nous !  Ils continuent de rire en se donnant de grosses tapes dans les mains et sur les jambes. Ah non, Mère, tu ne nous feras pas monter dans un seul « Mal-à-l’aise » avec toi…

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Un Mal-à-l'aise et en foula-foula (en vert-blanc)

-          Mais pourquoi pas ? Ne m’aviez-vous pas dit qu’avec les nouveaux bus on pouvait aller de Kintélé à Nganga Lingolo pour 150 francs CFA seulement, alors qu’avec les « foula-foula » il faut en prendre au moins cinq ?  Je joue à mon tour  la détermination. Le plus âgé de mes « petits » s’approche de moi, décidé à me faire sortir cette idée de la tête :

-          Ecoute, maman, c’est vrai qu’avec les « Mal-à-l’aise » on n’est plus ruinés comme avec les taxis et les « foulas-foulas » ; mais il est hors de question que tu montes dans un seul « Mal-à-l’aise » ! Nous tenons à toi et à ce que tu repartes comme tu étais arrivée c’est-à-dire en bonne santé ! Ce n’est pas pour rien qu’on appelle ces nouveaux bus–là les « Mal-à-l’aise » ! C’est parce que quand tu montes là-dedans, tu fais juste cinq minutes, tu tombes vraiment malade ; tu es très mal–à-l’aise quoi! Les odeurs de transpiration, le bruit, la bousculade, les voleurs aussi ! On te serre, on te coince puis, ton sac à main, ton porte-monnaie ou ton téléphone portable disparaissent. Tu ne peux même pas crier « au secours » puisque tu ne peux pas ouvrir la bouche !Et toi, tu n’es plus habituée à ce genre de transport !

-          Vous plaisanter ? En Haïti je suis bien montée dans un tap-tap , c’est comme un foula-foula, et je n’en suis pas morte !

-          Ce n’est pas pareil maman ! Dans les tap-tap on peut peut-être s’asseoir, non ? C’est ce que nous avons vu sur les photos que tu nous avais montrées ! Dans les « Mal-à-l’aise » si tu veux trouver une place assise, il faut aller d’abord au terminus quand ces bus sont encore vides, là tu t’installes confortablement, mais après tu ne pourras plus bouger! Ce n’est pas pour rien qu’on les a dénommés « Mal-à-l’aise » !

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Compétition entre taxis et Mal-à-l'aise: qui passera le premier?

 

Sur ce, une de mes nièces intervient : « Laissez-la donc ! Elle n’a qu’à essayer et elle verra, puisqu’elle ne veut pas vous écouter ! »

-          Eh bien dans ce cas, je ferai moi-même l’expérience des « Mal-à-l’aise » demain matin !

Ils ont dû se dire que la Mère a perdu la tête ! Rires ! Protestations !

C’était sans me connaître. Le lendemain matin, je me pointe devant le Centre Hospitalier Universitaire.  Plusieurs bus indiquant leur destination sont garés. Je monte dans le premier et m’installe confortablement sur un siège à côté d’une fenêtre pour pouvoir prendre des photos, à l’aise ! En moins de dix minutes, tous les sièges sont occupés, mais le conducteur ne démarre pas. Il commence à faire chaud. Des passagers continuent de monter. Je cale mon sac à main contre ma poitrine. C’est à peine si un des passagers, poussé par ceux qui montent ne s’installe pas carrément sur mes genoux. Je repousse doucement ses fesses. Il me fusille du regard et me fait comprendre avec cette agressivité qui est devenue notre seconde nature : « Il fallait prendre un taxi Madame, tu vois bien qu’il n’y a plus de places et chacun fait ce qu’il peut ! » Je ne dis rien. Je tourne ma tête  vers la vitre et je serre mes jambes.

Au bout d’un quart d’heure, les portières se ferment. Le conducteur allume le moteur et démarre. Je jette un coup d’œil à ma montre, il est 8h15. Des cris fusent de partout : « Hé chauffeur, tu ne peux faire attention, non ? » Les passagers s’accrochent du mieux qu’ils peuvent aux barres des sièges. Les commentaires vont bon train. Je ne peux pas me concentrer pour écouter ce qu’il se dit tant la pression exercée par les jambes de mes deux infortunés voisins se fait sentir dans mes jambes à moi en plus de mon dos que j’ai tourné vers eux. Ma tête reçoit des coups de coudes à chaque secousse du bus. La sueur dégouline de mon visage, sur mon dos. Je commence à sentir les courbatures. Stoïquement je me recroqueville sur mon sac à main après y avoir rangé mon ipad. Oubliées la prise des photos dans ces conditions-ci !  Le bus s’arrête je ne sais combien de fois. Nous traversons des quartiers inondés. L’eau envahit le plancher du bus. Je sens mes pieds devenir humides. Tant pis pour mes chaussures ! Mes orteils décident de partager avec mon dos et mes jambes, la douleur qui les ronge. Je ferme les yeux, pour me concentrer sur mes pensées et oublier tout ce qui m’entoure. A chaque arrêt du bus, des passagers descendent et d’autres montrent.  Finalement, nous atteignons Kintélé. Terminus. Le bus se vide. Je suis la dernière à descendre.  Un coup d’œil à ma montre : il est 10h25 ! Je pense au voyage retour : mon stoïcisme en prend un coup.

J’oublie les « tinya ». Je hèle un taxi, négocie le prix et me voici installée à côté du chauffeur qui, du coup, augmente le volume de son autoradio d’où s’échappe la voix d’un pasteur qui prêche sur les ténèbres et la lumière!

-          « Oh non pardon, tu peux arrêter ça ? Je veux causer avec toi ! » Il baisse simplement le volume et la voix du prêcheur est bientôt remplacée par celle d’un « débatteur » pour qui la couleur de notre peau serait la conséquence des effets du soleil. Quand il se met à comparer la peau des congolais qui serait plus « brune » à celle des Ouest-africains (sénégalais, maliens et nigériens) qui seraient plus noire, je pète un plomb : « Mon ami, où tu arrêtes cette radio ou je descends : à toi de choisir ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous roulons sur le viaduc-Nord sans prononcer un seul mot. Nous dépassons l’hôpital de Talangaï  en silence. Un silence qui devient pesant pour moi. Je cherche un sujet qui pourrait le dérider, le sortir de sa bouderie. Il se présente à moi sans peine :

-          Dis-moi, pourquoi on appelle les nouveaux bus « Mal-à-l’aise » ?

Le chauffeur de taxi se met à rire ! Je me dis « Bingo ! » :

-          Parce que depuis que ces bus sont en circulation, les « foulas-foulas » souffrent ! Les clients préfèrent prendre les « Mal-à-l’aise » qui coûtent beaucoup moins chers et font de longues distances, plutôt que de prendre les « foulas-foulas » trop ruineux !

-          Ah ça ! Je reprends cette exclamation à la mode à Brazzaville. Mais on m’a dit que c’est parce que dans ces bus, on est très mal à l’aise !

-          Oui, Maman, il y a ça aussi ! Tu sais, les congolais ne manquent pas d’imagination ni de sens de l’humour. Ils donnent des noms à chaque nouveauté !

-          Comme quoi par exemple ?

-          Maman, tu poses trop de questions ! Il se renfrogne, méfiant !

Nous poursuivons la route jusque chez moi. Mes « petits » sont là. Incrédules, il me voit descendre du taxi avec mon sac-à-main bien coincé sous mon aisselle :

- Alors Mère, c’était comment ? 

- Pas mal, pas mal, sauf que je me suis vraiment sentie mal à l’aise ! Autant dire la vérité plutôt que de frimer !

- On te l’avait dit !

Un de mes neveux me ressort mon argument-phare : « Au moins tu ne vas pas mourir ignorante, n’est-ce pas maman ? » Je le fusille du regard. Les autres rient.

Je pense à ceux du Canada qui font se dire : « Encore une nouvelle aventure de maman…Pas étonnant de sa part, elle ne changera jamais, même avec l’âge ! » Et mes lascars de petits fils d’Ottawa, Kéyah et Zola, qui vont réagir en chantonnant: « Mais oui, Kôkô (grand-mère) dit toujours qu’elle ne veut pas mourir ignorante ! »

Comme vous aurez raison, mes petits-princes, je me suis enrichie d’une nouvelle expérience et, en effet la grand-mère pourchassera l’ignorance jusqu’à ses derniers retranchements. Leçon apprise de votre arrière-grand-mère qui avait coutume de dire : « Mieux vaut la maladie que l’ignorance ! »

Nyélénga remise de son expérience « mal-à-l’aise »



29/12/2015
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