Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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La parole aux Amis


Note d'Alain Patrick Fouda sur "Cacophonies des voix d'ici" de Charles Gueboguo

Cacophonies des voix d'Ici, le premier roman très politique de Charles Gueboguo

 

Au cœur de l’intrigue de son roman Cacophonies des voix d’Ici, Charles Gueboguo a installé un personnage pour le moins cynique, Atang’na, le Nkukuma –le Chef en langue béti–, président d’une République imaginaire appelé « Ici ». Son règne est raconté par un griot-conteur à un public de jeunes et d’adultes, comme cela se faisait traditionnellement dans l’Afrique ancienne. Ce voyage dans le temps s’ouvre « après les drapeaux des indépendances » et s’attarde sur les circonvolutions sentimentales de deux personnages : Aïda et Allompo. Le tout mijoté aux ingrédients de l’histoire sociopolitique de cette contrée, d’Ici, minée par 33 ans d’un despotisme exacerbé, allant de 1982 à 2015. D’un point de vue sociosémiotique, l’intérêt de ce roman, paru le 23 mars 2018, est d’avoir réussi à portraiturer le fossé existant entre peuples africains d’en bas et élites aisées proches du pouvoir, ce qui en fait sans aucun doute possible, une fiction politique d’un réalisme glaçant.

 

Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent

L’intrigue est ficelée autour des vicissitudes de deux catégories signifiantes opposées l’une à l’autre : (1) « Là-Haut » et (2) « Ici-Bas ». La première, celle des entités dominantes, est représentée par trois personnages: le sulfureux président Atang’na, sorte de roi fainéant prévertien, bourreau de son propre peuple et investi du titre élogieux (j’en ai ri de bon cœur) de « Chevalier du Désordre orchestré par la Conférence de Berlin » (p. 56). Aïda, belle, rebelle et fidèle à son « identité » princière (p.77), est l’archétype de la distinction sociale dans un pays-foyer-des-extrêmes, où l’opulence et la misère se côtoient mais surtout… se tutoient. A travers elle, l’auteur dépeint le réalisme et l’attentisme d’une bourgeoisie locale bien assise sur ses privilèges. Logique: on ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis ou si vous voulez, en langage d’Ici, on ne saurait verser du sable dans son propre « tapioca » (p. 38 et 128) ! Et enfin, Allompo, amour de jeunesse d’Aïda qui effectue son retour au pays natal, après des soubresauts sentimentaux à Mbengue, terme désignant l’Occident développé... « Là-Haut », quoi! Un retour vers l’enfer de ses origines et vers la fleur à deux pieds qu’il n’aurait jamais dû quitter. Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent. Et un coup de griffe de l’auteur. Celui-là qui déchire le sparadrap d’un système de rente politique, et dans lequel nul ne peut entrer s’il n’est un géomètre de la fourberie, un « génie machiavélique » (p. 177), un type capable de mettre un « pays en pilotage automatique » pour s’occuper à jouir des délices de l’argent du contribuable.

 

Une armada politico-rhétorique sans complexe

Et comme tout thriller politique qui se respecte, le roman mise sur son armada rhétorique pour happer le lectorat. L’on peut en juger par la répétition d’occurrences clés telles que l’expression à l’honneur dans ce paragraphe, « Là-Haut », qui intervient 62 fois (contre 4 fois pour « Ici-Bas ») dans le roman. Mais encore. Cacophonies des voix d’Iciest aussi un recueil de formules, « berceau officiel de la fuite des cerveaux » (p. 72), « diamants de sang frais » (p. 60) ou encore « du vin nouveau déversé dans une vieille outre coloniale » (p. 39), qui mettent le doigt là où ça fait le plus mal. En second plan et dans la même veine des référents à "là-haut", les références au monde d’en bas sont construites de façon originale, pour nous faire toucher du doigt les réalités de ces infortunés congénitaux : « populace quartiésarde » (p. 70), « population zombifiée » (p. 58) ou « zombies républicains » (p. 22).

 

Des chiffres vers le sens

Trente-trois ans d’un cauchemar éveillé, ça pourrait donc sembler interminable, surtout quand on compte parmi les damnés de la terre de Franz Fanon. Et dire que Charles Gueboguo a su jouer avec les chiffres pour guider le lecteur sur la voie de l’appropriation du sens… Tenez: dans tout le texte, le mot « Rêve » intervient 60 fois. Sans fantasmagorie aucune, on pourrait établir une corrélation entre les 60 occurrences du signifiant « Rêve » et les indépendances généralisées en Afrique qui eurent lieu dans les années 60. Le chiffre écrit « trente-trois » revient 33 fois dans tout le texte: cela suggérerait, de la même manière, un lien entre le règne d’Atang’na qui s’est étendu sur « trente-trois » ans, et celui du Président camerounais Paul Biya (1982-2015).

 

Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et fantasmagorique

Parlant de fantasmagorie justement, entendons la présence de thèmes fantastiques propres à créer une atmosphère surnaturelle, mais dans laquelle Gueboguo n’y va pas avec la crosse de sa plume…Le personnage qui incarne magistralement cet univers fantasmagorique, c’est le griot-conteur-musicien, joueur d’un instrument à corde traditionnel appelé kora-mvet. Une appellation qui, en elle-même, est riche de sens, car cet instrument de musique est désigné Kora en Afrique de l’Ouest et Mvet en Afrique Centrale. Le trait d’union inséré pour désigner un même instrument portant des noms différents semblent être une volonté pour l’auteur d’essayer de dire son espace à partir de l’Afrique perçue dès lors comme une entité non pas monolithique, mais un espace de rencontre ouvert au trait d’union. Mais revenons au griot : qu’est-ce qui fait de lui un actant de premier plan dans cet univers romanesque? Eh bien c’est sa double nature, ce surmoi que je qualifierais de magique, de mythique voire de mystique. En effet, son récit-balade-historique terminé, il transmet à un tout jeune son instrument de musique (comme une forme d’initiation, puisque ce dernier doit l’arracher des mains du griot). Cet instrument est en réalité le sceptre du pouvoir et de la sagesse absolue. Une fois le témoin transmis, le griot va donc par la suite se transformer en un aigle royal, et disparaître dans la lumière du "soleil" (p. 198). Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et spirituel, qui télescope, à mon sens, deux philosophies postmodernes: la démocratie libérale dont se revendique l’Occident, opposée à l’anthropologie politique africaine, qui s’inscrit dans un registre plutôt…phallocratique.

C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans ce livre de nombreuses références à la virilité comme mode de domination sociale et politique. En guise de mise en bouche, quelques expressions bien imagées: les « solidarités du phallus » (p. 11), un « mâle toujours tour Eiffel » (p. 68), le « Chevalier Officiel de l’Ordre du Viagra » (p. 79) ou encore « les érections sont des affaires d’Etat » (p. 93). 

 

En somme, il va sans dire que Cacophonies des Voix d’Iciest une alléchante allégorie des lendemains post-indépendances africaines, où l’auteur Charles Gueboguo joue aussi bien avec les mots qu’avec la corde sensible de son lectorat. L’intérêt de cet opus est de réussir à créer la nostalgie d’un passé qui annonçait, pour des peuples longtemps opprimés, un futur ensoleillé. Mais également, d’avoir su puiser dans la culture linguistique urbaine de citoyens ordinaires (Camerounais, Ivoiriens, Gabonais…), pour nous faire entrer dans le kaléidoscope frappant d’un continent toujours en quête de repères identitaires et surtout, d’aération politique.

 

Alain Patrick Fouda, sociosémioticien

 

 


11/05/2018
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Note de lecture par Nkul Beti: Cacophonies des voix d'Ici, un roman de Charles Gueboguo

«Cinquante-six ans après les drapeaux des indépendances. Mais nous allons parler expressément de la période bénite de ces trente-trois dernières années. Que sont donc trente-trois ans de pouvoir Ici? Le griot roula plus fortement ses doigts sur les lianes de sa kora-mvet et poursuivit sa narration...»P.15

 

            Bienvenue dans les Cacophonies des voix d'Ici, conte romancé. Ces voix, qui «s'en vont, s'envolent», que vous entendez de partout, ne sont pas dans vos têtes. Elles sont l'écho de la symphonie troublante du cœur/chœur d'un pays: Ici. Avant tout, ce roman est une planche qui présente une odyssée d’amour atypique. Ce sont les parcours de vies d'Allompo, Aïda, Bitomo, Atang'na. Ils ont en commun le fait de partager des histoires d'amour traumatisées (au sens latin trauma: blessure). Ces histoires d'amour informeront et transformeront leurs trajectoires de vies de manière sporadique. Lesdites trajectoires finissent par se retrouver et se confronter dans un drame physique et émotionnel.

 

La somme de toutes ces trajectoires en interaction les unes contre les autres et les autres au travers des unes va produire des voix «Cacophones». Florilège de voix. Quatre générations jouent Ici chacune sa partition. Trois d'entre elles se côtoient directement. Elles se croisent. Se confrontent tout le temps. Mais, sans de véritables batailles frontales. Le récit de ces trois générations est narré à une quatrième génération qui fait partie du groupe entourant le conteur principal. C'est, d'ailleurs, pourquoi la structure du roman se rapproche du Entwicklungsromanou Bildungsroman(roman d'initiation).

 

Il y a ainsi: (1) les héritiers « post-indépendance ». C’est la première génération (Atang'na) et ensuite (2) la génération issue de ces héritiers « post-quelque chose » p.24 (Aïda, Allompo, Epepari). Elles se distinguent par une confrontation qui n'est jamais frontale: Aïda invectivant le règne qui semble éternel d’Atang’na; et Atang’na essayant sournoisement de calmer l’ire sociale à travers « la chasse à ciel ouvert des éperviers » p.176, tout étant piloté par lui-même « à partir du QG. La boîte de nuit Pestilentielle » p.124. Depuis que les premières révoltes avant indépendances et « post-truc » p.36 furent noyées dans le sang des martyrs, Atang’na reste le seul à détenir entre ses seules mains toutes les ficelles du pouvoir, et il entend decider du sort de tous à sa guise. Ici, tout est déployé dans la narration pour explorer les psychés dans lesquels siègent ces profondes batailles.

 

Il y aussi (3) la génération issue des héritiers de ces « post-imbécilités » p.36. Bitomo, en figure de proue, va cristalliser une sorte de conflit générationnel lorsqu'il se battra au couteau contre un mâle dominant. Exactement comme les deux générations précédentes longtemps embastillées auraient dû se battre de front contre ce tyran « post-roublardise » p.39 d’Atang’na qui règne depuis 33 ans. Il y a enfin (4), la génération contemporaine : ces petits enfants à qui l'héritage historique est légué par le conteur. Un héritage « post-malchance » p.43 lourd, parce qu'assorti de drames, mais qu’il faut cependant assumer. Ce sont autant de tragédies contées qui confèrent aux souffrances et aux quêtes humaines dans ce récit un caractère éminemment universel.

 

Ces voix diffusées sont portées par le chant d'un griot[1]qui est le conteur. Il narre l'affaire à un auditoire constitué en majorité d'enfants, dans un camp de réfugiés de guerre. C’est une forme orale qui se pose comme une technique simple pour dire l’intrigue sans ambage, parfois dans des jeux de questions-réponses entre lui et son auditoire, entre l’auteur et son lectorat, qui finissent par se doter d'une efficacité certaine. C’est pourquoi cette technique d’oralité apparaît comme une astuce utilisée, dans l'acte d'écriture de l'agent-écrivant Gueboguo, pour mieux canaliser une histoire complexe. Pour ce faire, il a réussi à disposer finement des indices tout au long du récit. Ces indices permettent alors au lecteur de décrypter ce grand mystère existentiel d’Ici qui relie le réel à l'onirique, l'humain au surhumain, le dit au non-dit. Exercice qui tient le lecteur en haleine, tout en savourant la fluidité et le lyrisme de cette « nouvelle chose » littéraire (Nimrod, 2008) qui transcende les limites de ses frontières pour s’ouvrir dans le champs des possibles.

           

            En effet, c’est le concept Rwandais du Gacaca qui a inspiré l’ossature de ce roman. Le Gacaca est inspiré de la justice communautaire post-génocide au Rwanda. Il s’agit d'un droit coutumier qui se prononce sur un registre autre que celui de la condamnation. C’est pourquoi le récit va se poser comme un appel subtil à cette instance dans ce pays imaginaire: Ici, pays de la cacophonie des voix, terrain des enjeux troubles pas que du cœur, duquel transparaît finement le reflet du Cameroun. L’action du griot, qui conte, peut ainsi être perçue comme le plaidoyer d’un procureur général si l’on veut. C’est lui qui, dès l’entrée, amorce la cadence.

 

Il joue. Parfois se joue de son assistance. Le chant qui est joué,on postule qu'il s'agit de l'antienne du Nsili Awu[2]. Tout un chapitre est d’ailleurs consacré à ce rituel (chapitre 3), mais en sens inversé, non sans un certain humour à faire pâlir une «tête de Turc » p.100. Ici, sans jeu de mot, ce qui fait l’objet de ce rite funèbre, c'est l'agonie d'un pays qui ne cesse de s’effondrer depuis 56 ans, après son indépendance. Cela, bien que l’auteur a choisi de se focaliser principalement sur les derniers 33 ans de cette indépendance: 1982-2015. Ici semble n’être pas conscient de sa déchéance. Il en résulte donc des cacophonies des voix, à travers les différents égos-personnages pour parler comme Milan Kundera[3], qui vont au final être posées comme différents modes d'expression des possibles peu ou prou salvateurs.

           

Le récit est par conséquent parsemé d'allégories et d'hyperboles, qui ne sont pas seulement des jeux de mots figurés dans un style. L’auteur parvient à construire, à travers leurs maillages polissés, un énoncé connotatif qui décrypte avec précision les amours décriées entre les individus et leurs ambitions parfois sans mesure. Ici, les individus et l’Etat souffrent des mêmes traumas qui ruinent ce mariage avec leurs ambitions.

 

C'est pourquoi un examen psychosociologique individuel autant que communautaire d’Ici s'avère nécessaire. Cet examen mettra en exergue de troublantes questions existentielles comme celles, entre autres, du statut de certains Africains, dits de la diaspora qui une fois retournés  dans leur pays d’origine, se trouvent confrontés à la question de leur identité: «Plus d’Ici, ni de Là-Haut, un peu d’Ici, un peu de Là-Haut. Il vous faudra l’accepter. C’est le prix de la liberté» p.74. Autrement« partir, [sera] toujours mourir » p.74.

 

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Université de Yaoundé I

noahatango@yahoo.ca

 

[1]Le griot, aussi appelé barde est une personne qui officie comme communicateur traditionnel en Afrique occidentale.(Troubadour, Ménestrel)

[2]Rite funèbre dans le groupe Beti (Afrique centrale) qui inclut un ensemble de pratiques, de danses et de concertations, qui débouche sur un questionnement des raisons de la mort d'un notable ou d'un individu appartenant au groupe. Le but est d’en élucider le mystère autour de son décès afin de pouvoir l'accompagner dans l'au-delà.

[3]Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986.

 


17/04/2018
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Nkul Beti, à propos de Bedi-Ngula de René Philombe

Bedi-Ngula, l'ancien maquisard: jeté dans le monde!

 

            René Philombe est l'auteur de ce roman publié à titre posthume, en 2002, par les presses de Bayreuth African Studies.

            Tout se passe au Cameroun. Le «Tcha-tcha» des indépendances vient d'être chanté. Adieu maquis, bienvenue réconciliation nationale. Tes ennemis d'hier sont tes amis d'aujourd'hui et peut-être tes complices de demain. C'est dans cette ambiance, où plane l’ambiguïté, que  le «subversif» Bedi-Ngula est jeté dès sa sortie de «Konde-ngui»: «un petit coin de terre empuanti par l'odeur du sang et de la misère, où la bêtise humaine est poussée à l'extrême limite!...». Quinze terrifiantes années passées loin des siens en déambulant de force, de prison en prison : «Mantum; Tcholiré...». En effet, le héros est lancé dans une compétition dont le trophée est la réinsertion sociale bien que ses vis-à-vis aient du mal à oublier la marque de son costume avant l'écho du chant des indépendances: c'est-à-dire maquisard. Il se heurte donc à des personnages différents les uns des autres, du chauffeur de taxi « intrépide » à Massaga «fonctionnaire de police vicieux» en passant par Nga-Zanga «la mère agaçante», Belinga Libert «l'ancien camarade déchu décidément pas libéré», Assumu «le député qui ne boude pas le griotisme» et Kungu «chef coutumier véreux». une alternative s'offre, dès lors, à Bedi-Ngula. «Danser la danse du jour» comme ses anciens congénères du parti-U.P.C- pour bénéficier des bonnes grâces du régime sur lequel il ne cesse de vomir : demeurer subversif mieux, un fervent révolutionnaire et ne bénéficier d'aucune grâce du régime dont «Maguida» est le patron national.

            L'esthétique du courage est mise en avant dans cette œuvre. Plus amplement, l'auteur fait de chaque personnage un miroir dont le reflet est une représentation des heurs et des malheurs qui travaillent la société: le trafic d'influence; le griotisme; la corruption atomisée; la confiscation du pouvoir; l'agonie de la liberté d'expression. La liste n'est en rien exhaustive. Philombe est, par ailleurs, un écrivain dont l'engagement est organisé et calibré. Il défend ses droits; critique le passage du colon chez-lui mais ne refuse point de s'ouvrir à lui: «Ah s'ils pouvaient revenir, ces braves pionniers de la nuit coloniale...Oui, mais pourvu qu'ils laissent aux vestiaires de l'histoire leurs chicottes, leurs balances truquées...Leurs préjugés raciaux et tout le tremblement».

            Cet acte d'écriture est armé d'une poétique du rire folle et pointue, à la Ferdinand Oyono et à la Paul Beatty, pour dédramatiser les situations tragiques et la subversion des valeurs. Aussi, use-t-il, ça et là, des camerounismes et des expressions en langue Ewondo pour dégourdir et raviver la foi du lecteur ; puisque celui-ci est appelé à boire froides ou chaudes ces 310 pages. En un mot, le romancier dissident camerounais n'ignore pas que c'est du rire que l'humanité nivelle ses différences et efface ses rides (Marcel Proulx).

            De cette captivante odyssée habillée de moments de joie et de tristesse, il appert que la néo-mission, qui se veut d'ailleurs impérative, est de sortir des vieux placards d'autres « Bedi-Ngula...ancien maquisard », que les circonstances ont servi à la fourchette et qui ont été condamnés à ne plus franchir les seuils des librairies camerounaises, afin qu'ils soient des repères pour les générations actuelles. Lesdites générations actuelles qui sont en quête d'elles-mêmes, après rupture de la chaîne de transmission des valeurs morales, dans ce royaume où, désormais, l'écart est roi à la place du roi et la norme pouilleuse...esclave!

 

                                                           Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

                                                           Université de Yaoundé I.                                                                                                       

 


05/04/2018
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Note sur "Réminiscences" d'Ismael Teta par Nkul Beti

« Pour une lecture des remembrances poétiques d’un itinéraire singulier à écho pluriel et à résonance universelle » : Réminiscences de Ismael Teta, Dédicaces LLC, 2016, 60p.

 

« Retenez votre souffle » : le pas poétique de Ismael Teta est emmailloté de créativité et de zèle. Le poète entreprend de dépouiller sa conscience affective. Ces souvenirs parfois touffus et confus mais jamais éparpillés qui font « (sur)vivre les fils ». Des remembrances déclenchées par la madeleine de Proust[1]. C’est-à-dire, la résurgence de certains ressouvenirs, parce que provoqués par des morceaux choisis des expériences de la vie quotidienne et des rencontres vécues ou déjà vécues, qui reviennent à la mémoire et à l’esprit fortuitement ou volontairement. Et qui, tout en revisitant sans agrafe l’existence du sujet-humain, Teta donc, invitent le lecteur en toute subtilité à adopter une néo-posture critique ouverte sur une esthétique cosmopolitaine dont le but est de fertiliser certains pans du passé.

 

En effet, le présent fait littéraire suggère la lecture d’une forme d’écriture poétique de soi d’un Moi dans toute sa transparence et dans toute son opacité. Et ce, non seulement pour laisser libre champ à la caricature de sa quête permanente et constante de la place de « l’image du Bon/Mauvais Dieu »dans son parcours existentiel, mais également son désir d’embrasser l’inconnu- l’autre soi- sans « honte de [l’] aimer/Sans[le] connaître [et]/Sans[le] posséder ». Sous le préau du respect de sa vision du monde. Car, « Même si j’en suis pas heureux, mon âme n’en est pas malheureuse ».

 

L’acte poétique de Ismael Teta se donne donc à aborder comme une ouverture à l’Autre par la médiation d’un itinéraire et d’une histoire peu ou prou communs. Avec une débouchée jouissive vers un écho pluriel et une résonnance universelle vis-à-vis du monde, ses réalités et le cortège de satellites qui le font, l’alimentent, l’animent et le défont. Comme quand, dans Balafons[2], Mveng chante la trajectoire de la singularité d’un « Je » qui se transforme progressivement en une expression déguisée d’une pluralité-totalité qui se conjugue : « Je », « nous », « tout », « tous » global !

 

Il s’agit de la réécriture-immortalisation-de L’épreuve du temps[3] d’un itinéraire singulier dont la résonance se voudrait objective et universelle-plurielle en tandem. Il s’agit, pour faire bonne mesure, d’un rendu unique- au sens latin unus : un, individuel, particulier- de la somme des expériences d’un passé qui survit dans le présent, en même temps que les expériences présentes vivent avec les empreintes du passé. Sans aucune faille. Aucune. Ce paradigme pose le point d’appui de cet opuscule comme le décryptage des amours-désamours, des joies, des peines et des errances d’une âme humanitaire « Libre de connaître d’autres hommes/ [et] Libre de connaître d’autres femmes ». Sur aplomb d’une démarche, à fort goût d’une macédoine de thèmes,- qui suscitent chez le lecteur émotion, révolte, compassion et réflexion - couverte du voile subversif d’une versification mêlée, rimée et ceinte d’une audace poignante et sybarite du style.

 

Pour tout-monde. C’est la possibilité d’une production poétique sélective qui dépeint et met en branle les remembrances du poète : un Je (u) du poète par le poète pour tous. Il apparaît, à travers ce je (u) du poète, une fissure d’impertinence qui motive la construction du linteau du nouveau regard qu’il faudrait poser sur des thématiques gluantes-les homosexualités notamment-dans ce non moins perplexe processus de remémoration. C’est donc le moyen de postuler « sans recours à un psy/ [la résolution des multiples] « si » hypothétiques qui trottent en chaque homme qui s’engage dans une maïeutique complexe qui consiste à démêler « tous les aujourd’hui » qui fondent sans toutefois se détremper dans « tous les demain/ [et] Où de vie à trépas, Wouking tu passes » !

Ce recueil de poèmes n’est pas que l’espace d’expression des remembrances, ressouvenirs, remémoration dont la chape de plomb est sous-tendue par la quête d’un certain « retour dans le présent » à partir des expériences du passé. Il est plus que cela. Il se veut une lecture de la poésie, dans le sens d’une contemplation humaniste, comme miroir et mémoire à la fois d’une contribution porteuse d’inventions néologiques et de jeu-agencement de mots, de rimes, qui va s’abreuver à la source d’une imagination qui montre sans se dérober que le « vrai…ment » parfois. En substance, ce sont des poèmes qui ont pour point de départ l’exposition d’un itinéraire singulier, et pour point d’arrivée la composition d’un écho pluriel à résonance universelle : C’est – à – dire, partir de soi, projeter ses vies, sa trajectoire, ses positions, pour chuter sur la saisie de l’Autre, du monde et des divers dispositifs sociétaux. Point !

 

En note de fin, l’opuscule de Ismael Teta offre au lecteur de lire la poésie [autre...ment]. Non plus comme simple étalement de sentiments. Tout court. Chanson du beau. Uniquement. Mais dorénavant non seulement comme valorisation d’une certaine esthétique rhétorique différente, mais également au sens d’une écriture de soi qui contribue à faire fonctionner les imaginaires particuliers. Dès lors, une fois posé, ce bouquet de poèmes devient d’emblée le miroir de la construction d’un possible regard peu ou prou différent sur la dialectique de la relation – comme conceptualisée par Glissant- au sens d’une pensée tremblement : c’est-à-dire, l’ouverture d’un soi vers tous les Autres soi possibles en préservant sa « differance » à la Derrida.  C’en devient d’emblée une touche poétique, terreau de la lisibilité de ce que la vie, la poésie, fait des hommes et ce que les hommes font de la poésie, la vie. D’une note, une seule. Un chant d’espoir d’un Moi qui se « confesse à haute et intelligible plume » et dont « Le pouvoir [du] cerveau s’arrête[rait-il] à la ceinture » ? Probablement ? Soit !

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Département de français

Université de Yaoundé I

 

 

 

[1] Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tome 1 : Du côté de chez Swann, Grasset, 1913.

[2]EngelbertMveng, Balafons, Clé, 1972.

[3] Georges Tadonki, L’épreuve du temps, abis éditions, 2014.

 


28/03/2018
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Note de lecture de Nkul Beti sur Les Passants de Québec de Nathasha Pemba

          

 

  Les passants de Québec de Nathasha Pemba, journal d'une écrivaine dans un monde avec Autrui !

 

            «Quand ils sont curieux comme ton père, ils peuvent vous considérer comme leur directeur de conscience ou simplement se contenter de vous conduire [vers]. Un ailleurs qu'ils ne maîtrisent pas toujours.» (56)

Nous sommes en plein dans un fait littéraire qui laisse entrevoir la trajectoire d'un  chemin identitaire et altéritaire, à l'ombre d'une écriture qui va puiser au tréfonds d'une possible volonté théologique de Babel bourrée de générosité. Celle de penser et de construire un monde ( à l'image de la tour de Babel) en partant de soi vers l'Autre et de l'Autre vers soi. Que la boucle soit bouclée. Afin de parvenir à bâtir un écrit du «Tout»:c'est-à-dire sur soi-même, nos expériences de vies-parcours et sur l'Autre pour mieux entretenir notre authenticité identitaire en préservant l'altérité. Dès lors, l'acte d'écriture ( si nous considérons l'écriture comme une action) de Nathasha Pemba est le colophon du dernier chemin vers notre prochain (Kafka).

D'une part, les différentes nouvelles sont les résultantes des réflexions des rencontres de l'auteure avec des parfaits inconnus et ses collègues. D'autre part, elles sont le reflet de ses souvenirs, ses méditations et ses déambulades dans les rues d'un pays qui a fini par faire d'elle une « francophone de circonstance ». Son écriture est simple et plaisante à lire. Ce qui rend souple le fond et la forme de ses nouvelles. Qui prennent plus la forme de réflexions philosophiques que d'écrits essentiellement littéraires sur des problématiques tendances : le féminisme, l'existentialisme, Autrui, l'immigration, l'intégration etc.

Le depthlessness (Jameson)-le manque de profondeur- que l'on pourrait lire derrière la simplicité que transpire l'acte d'écriture Pembaîen, si l'on s'attarde sur sa manière de mener les intrigues sans mécaniquement miser sur la concision-brièveté que revendique l'esthétique traditionnelle de la  nouvelle, n'est que façade. En réalité, il est le faux-fuyant qui lui permet de réviser des thématiques délicates et controversées sans prendre l'inutile risque de tomber dans un style d'écrit de la polémique pour la polémique. Ainsi, Tina est le tremplin lui permettant d'attirer l'attention sur la désuétude du féminisme comme revendication des droits de la femme par la femme pour la femme. L' hypothèse formulée est celle du dépassement de ce seuil de revendication et de victimisation pour prolonger le débat sur d'autres questions. On lit également la difficulté qu'il y a à s'intégrer dans un nouvel univers social,  et la rencontre avec d'Autres soi à travers les images comme celle des passants qu'on aborde pour un renseignement mais qui nous ignorent ; celle d'un chauffeur de bus qu'on finit par aimer juste parce qu'il est chauffeur de bus, pour un rien. Pour l'amour de l'humain...tout simplement !

Les descriptions et les les représentations des différents passants (personnages) n'y sont  qu'allusion et provisoirement illusion pour mieux nous promener dans les arcanes des vies, non-vies, aventures et rencontres qui font l’œuvre, et partant nos différentes trajectoires existentielles. En effet, ce sont des pions que l'auteure utilise pour traduire sa vision du monde. C'est d'ailleurs ce qui justifie son recours à un ethos stylistique autour d'un «Je» monologal qui rappelle le dialogisme Bakhtinien où les voix de la narratrice et des différents personnages s’entremêlent. Cela dit, Nathasha Pemba assume péremptoire de s'écrire à partir de l'Autre et d'écrire l'Autre à travers elle.

            Les passants de Québec suggère, dès lors, à partir de son milieu social interne, de questionner  le Mitsein (l'être avec) la condition fondamentale de l'homme et le Mitwelt ( l'être au monde avec autrui) à la Heidegger. Plus amplement, c'est une africaine congolaise cosmopolitante, qui écrit chargée de son reliquat provincial-identitaire depuis un Ailleurs qu'elle ne boude point à découvrir, et qui s'engage adroitement à  sonder la poteau mitance de notre place au monde. Autrement dit, le moyen préfigurer d'être au monde et de vivre une altérité  étoilée de découvertes, de rencontres et  d'horizons avec elle, vous, moi, nous, Les passants...!

            C'est un diaire-carnet de plusieurs bouts d'entre-vies qui offre en lieu et place de comprendre les différents versants de nos existences. Comme quand certains de ses pairs se servent de l'écriture comme terreau pour dépeindre certaines réalités : J.M Le Clézio, dans une écriture romanesque parée d'humanisme (Onitsha), dépeint une Afrique qui a perdu sa candeur ; Waberi, dont l'acte d'écriture exhale bouleversement, nostalgie et révolte, nous promène dans les artères de son Djibouti natal (Cahier nomade); Antonio Tabucchi, rend d'une certaine manière compte de la dureté de la vie sous la dictature de Franco (Et Pereira prétend) ;  Philippe Besson, au travers d'une sensibilité particulière, se questionne sur la souffrance de l'absence de l'Autre (Les passants de Lisbonne) . On peut donc reconnaître à l'auteure de se servir de la littérature pour dire son amour de l'humain, et son goût de la vie comme cette odyssée exaltante qui se conjugue entre rencontres, méditation, lecture et écriture !

            Tout compte fait, l'originalité de la nouvelliste africaine congolaise est d'avoir pu échafauder un écrit  existentiel, d'esprit et de corps, au-delà d'un rendu autour de ses journées-aventures-rencontres en terre canadienne( Vieux-Québec et la rue Saint-Jean). Y gisent son humanisme et sa vision intérieure des mondes, qui se meuvent progressivement en un «ouvrir les yeux sur soi-même» et sur l'Autre.

            In fine, cet opuscule, une fois posé, correspond au non moins complexe projet de la trans-modernité. Celui de construire des discours (littéraires, psychanalytiques, philosophiques, anthropologiques, sociologiques, historiques etc.) capables de rendre compte des réalités de nos sociotopes- entendus comme les sociétés dans lesquelles nous vivons. Le but : promouvoir une communication interculturelle symétrique favorisant que jaillisse l'originalité culturelle et identitaire de tout un chacun. Plus clairement, mettre sur pied une solidarité de groupe qui privilégie la transculturalité, et qui rend peu ou prou plausible l'émergence d'un état de conciliation et/ou d'apaisement moral. Ici, Nathasha Pemba signe!

                                                                                   Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

                                                                                   French Department

                                                                                   University of Yaounde I.

                                                                                   (noahatango@yahoo.ca)

 

 

 


17/03/2018
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