La parole aux Amis - Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

La parole aux Amis


Dialogues imaginaires par Eddy Cavé

DIALOGUES IMAGINAIRES

SUR LE LANGAGE CLAIR ET SIMPLE

Par Eddy Cavé,

eddycave@hotmail.com

Ottawa, ce 5 octobre 2018

 

Eddy Cavé

PRÉSENTATION DU PROJET

 

Comme le suggère leur titre, les Dialogues imaginairessont un outil de sensibilisation qui se situe à mi-chemin entre la fiction et la réalité. Entre un produit de mon imagination, celle de l’auteur de De mémoire de Jérémien,  et l’évocation de souvenirs gravés dans ma mémoire de passant attentif à tous les bruits de la rue et de la foule.

 

Le texte porte aussi la marque de deux œuvres qui m’ont grandement influencé pendant mes années d’université : les Plaidoyers chimériquesde l’illustre avocat et académicien français Maurice Garçon, décédé en 1967,  et le  Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu du journaliste et polémiste Maurice Joly qui a mis fin à ses jours en 1878 après avoir perdu tous ses combats.

 

Les Plaidoyers chimériquessont un exercice de divertissement au cours duquel Maurice Garçon plaide devant des jurys imaginaires la cause de célèbres personnages de théâtre accusés de meurtre  ou de complicité de meurtre. J’en retiens deux : Électre,  personnage de  la mythologie grecque immortalisé par Sophocle et qui donne un glaive à son frère Oreste et le porte à tuer leur propre mère, Clytemnestre.  Le deuxième exemple est Othello, personnage de Shakespeare qui tue son épouse par jalousie pour se rendre compte par la suite qu’elle lui était fidèle.

 

Le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu est d’un tout autre genre. C’est plutôt un pamphlet politique qui, sous Napoléon III,  vaudra des années de prison à son auteur à cause de son contenu séditieux. Joly y oppose, dans un duel virulent, ces deux penseurs aux idées diamétralement opposées sur tous les sujets, la démocratie, la tyrannie, la liberté de la presse, la légitimité du pouvoir politique, la corruption, etc.

 

En écrivant les Dialogues imaginaires, je n’ai  aucune prétention ou ambition  littéraire, mais l’objectif que je poursuis est tout aussi important. C’est celui  de mettre le savoir, la justice, le droit, la lecture en général à la portée de tous ceux et celles qui ont l’obligation de connaître quelque chose et qui sont disposés à apprendre. Qu’ils sont disposés également à faire l’effort nécessaire pour comprendre et retenir un texte d’importance capitale dans leur quotidien, Par exemple, une interdiction faite par la loi à un citoyen, le contenu d’un contrat de location d’automobiles ou de maisons, le code de la circulation.

 

Venons-en au fait. LesDialogues imaginairessont une sorte de page retrouvée que j’ai publiée en annexe de mon livre de 2014 intituléLe langage clair et simple, un passage obligé. Mon intention en les rédigeant en décembre 2007 n’était pas de jouer les censeurs en critiquant le français exagérément savant écrit en Haïti et en diaspora. Je voulais seulement dénoncer certaines conceptions malsaines observées chez nous dans  la communication parlée et écrite, tout en essayant de dérider mes lecteurs. 

 Pour des raisons de commodité, j’ai découpé le texte en cinq  parties que je voudrais publier au rythme d’une par semaine. De préférence le vendredi ou le samedi.  Ces textes paraîtraient dans au moins un grand quotidien et  un hebdomadaire haïtiens et dans les médias sociaux d’outre-mer qui appuient la démarche. Je pense  notamment à Haiti Connexion Culture; au Coin de Carl; au site www.berrouet-oriol.comde Robert Berrouët Oriol. Je pense aussi à deux sites européens

tenus par des proches : « Le Monde du Sud// Elsie News »  et «  Qui vient de loin (Ewur'osiga), le Blog d'Alfoncine N. Bouya ».

Parmi les partenaires associés au projet, il y a pour l’instant les Éditions du CIDIHCA, le Centre international pour la promotion du créole (KEPKAA),Mosaïque Interculturelle d’Ottawa, le trimestriel haïtien de France Pour Haïtiet un grand nombre de stations de radio haïtiennes.

But et étapes prévues du projet

Le but ultime du projet est de promouvoir le langage clair et simple non seulement en Haïti, au Canada et en France, mais dans toute la francophonie. Précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas seulement ici d’une manière d’écrire, mais aussi et surtout d’une manière de penser et de voir le monde, comme celle qui sous-tend leplain language anglo-saxon.

Les étapes du projet

 

La première étape, qui va d’octobre à décembre 2018, consiste à sortir ce projet de mes oubliettes et de le relancer avec une bonne couverture médiatique. Si cette initiative parvient à déclencher un débat, contradictoire je le souhaite, nous avons de bonnes chances de succès. Je voudrais alors mettre la dernière main à un projet de Déclaration haïtienne sur l’adoption du langage clair et simple dans l’administration, la justice, le droit en général.

 

La deuxième étape, qui s’étendra sur l’année 2019, sera celle de la promotion du concept et de sa mise en œuvre  en Haïti et dans la diaspora. Il faudra alors établir des partenariats sur le terrain en vue de transformer notre déclaration en résolution. Nous aurons alors besoin du soutien actif d’un grand nombre d’associations professionnelles et d’organismes publics compétents en la matière. Dans les derniers mois de 2019, nous devrions être en mesure de proposer aux grandes organisations de la francophonie un projet de Résolution déclarant  2020 l’Année du langage clair et simple.

 

Mentionnons au passage qu’il ne s’agit pas ici d’un vœu pieux. Un seul exemple. Dans le domaine juridique, largement considéré comme le secteur le plus réfractaire à la simplification de la langue, la révolution du langage clair a commencé depuis près de 20 ans au Canada. J’ai moi-même, à titre de jurilinguiste contractuel du Conseil des tribunaux administratifs canadiens, adapté en français un guide de promotion du langage clair et simple (2005) et une initiation à la justice administrative et  au langage clair (2007).

                            

    Disponibles sans frais en PDF à : www.ccat-ctac.org/view.asp?ccid=491

               

De son côté, le Barreau du Québec a affirmé avec force, dès 2010, son opinion sur le sujet dans une brochure gratuite  intitulée  Le langage clair : un outil indispensable à l’avocat,  dont il fait encore inlassablement la promotion.

 

La troisième étape, qui devrait commencer en 2020, sera celle de l’expansion à l’échelle de la francophonie. Il faudra alors tisser des alliances dans les régions les plus conservatrices et les plus hostiles au changement et se mettre à rêver… En couleur, cette fois-ci, s’il vous plaît!

 

Eddy Cavé,

Auteur, promoteur du langage clair et simple

 


06/11/2018
0 Poster un commentaire

Note de lecture par Nkul Beti: « La France et ses tirailleurs » : les héros oubliés !

Charles Onana est l’auteur de cet ouvrage publié, en 2003, aux éditions Duboiris. La trame de l’enquête de ce journaliste d’investigation, est de rétablir l’histoire.

 

10 Mai 1940.La « Wehrmacht »(armée de l’Allemagne nazie) attaque la France et «  déclenche une offensive militaire de grande envergure sur tout le territoire national ». L’ambition des troupes hitlériennes, est de soumettre toute l’Europe et de construire la grande Allemagne. Dans l’incapacité de tenir tête aux allemands, les vichystes entreprennent de capituler. En revanche, les gaullistes sont optimistes. Ils entendent combattre l’ennemi. Mais face à la crise en ressources humaines, ils sont contraints de se tourner vers l’Afrique. En fait, « De Gaulle constatant qu’il ne pouvait pas recruter massivement sur le territoire français, s’est alors tourné vers les villes et les villages africains ».L’Afrique deviendra donc le quartier général des opérations de la résistance et de la libération de la France. Des tirailleurs « français » venant d’Afrique noire et du Maghreb seront recrutés et défendront l’empire colonial. Nonobstant leur implication dans la libération de la France lors de la seconde guerre mondiale, les tirailleurs seront méconnus par les français et l’histoire. 

 

Le «  scandale de Thiaroye »a du mal à être oublié. Les pensions des tirailleurs ont été embrouillées et cristallisées. Charles Onana s’insurge contre cette injustice criante. Il rétablit l’histoire à la lumière des preuves irréfutables : archives et correspondances. L’enquêteur revendique la reconnaissance et l’indemnisation des tirailleurs. Il crie également haro sur la France, qui a brillé par sa capacité à écrire l’ «… histoire de façon sélective… » et«  … à coups de gomme et de ratures ». Ladite technique d’écriture a égaré des générations entières. Sa déconstruction s’impose.

 

Le présent ouvrage est à la fois, un plaidoyer et un réquisitoire. Il clame la réhabilitation des héros ignorés et réprime l’ingratitude qui leur a été servie. À demi-mots, l’ouverture des documents relatifs à l’histoire de la résistance et de la libération de la France, jouerait un rôle important dans l’exhumation de la vraie histoire et l’inhumation de la philosophie du dédain, qui qualifie l’africain de : spectateur de l’histoire.

                                                                                                                            Par Nkul Beti.

 


16/06/2018
0 Poster un commentaire

« Un nègre à Paris » : Journal d’un voyageur désillusionné ! Note par Nkul Beti

«  Un nègre à Paris »de l’écrivain ivoirien Bernard Dadié est la première œuvre d’une trilogie que complète «  Patron de New-York »et «  La ville où nul ne meurt ». Ce roman a été publié en 1959 aux Editions Présence Africaine. Le lire autrement aujourd’hui est d’une importance capitale pour la survie de la « colonial library »dont les œuvres devraient être étudiées sur le terreau d’une approche comparative avec les œuvres contemporaines afin de proposer une approche nouvelle à l’esthétique de la littérature Africaine, mieux francophone.

« Je vais voir Paris, moi aussi, avec mes yeux ».S’exclame Tanhoe Bertin. Le petit Africain a bénéficié d’un billet d’avion aller-retour pour Paris. Ce voyage est l’aboutissement d’un projet hardi longtemps caressé. En effet, il a toujours rêvé de toucher du doigt les réalités parisiennes, dont il avait jusque-là une connaissance essentiellement livresque. C’est donc après avoir caressé «…les murs, les arbres, croiser les hommes »de Paris, qu’il adresse une si longue lettre à son ami resté en Afrique. Dans ladite si longue lettre, il met en balance les réalités parisiennes et africaines sans toutefois les opposer.

                     L’auteur de « Climbié »met en exergue la dialectique de « l’ici »et de « l’ailleurs »comme Fatou Diome. Il confronte le rêve et la réalité dans cette monodie épistolaire. En effet, Dadié démonte le complexe d’infériorité qui incite le « …Nègre… »  à calomnier son environnement et à béatifier l’Europe, dont il n’a parfois qu’une connaissance par ouï-dire. Voire, superficielle. Autrement dit, l’écrivain ivoirien chante l’ancrage chez soi et n’applaudit guère l’errance chez l’autre qui engendre pour la plupart des cas l’acculturation.

                     A travers son écriture parsemée du comique du rire illustré par la drôlerie et l’ironie, Dadié démêle la toile du mythe de l’Europe : Un paradis terrestre. Aussi, ôte-t-il le voile qui cache les réalités européennes aux Africains.  En espérant que ceux-ci prendront conscience, qu’ils n’ont pas besoin de migrer pour se réaliser matériellement et spirituellement, étant donné que les réalités d’« ailleurs »et celles d’« ici »sont plus ou moins similaires.

                     De plus en plus, les populations africaines migrent vers l’occident. Ce mouvement est causé soit par l’instabilité sécuritaire dont souffrent plusieurs pays Africains, soit parce que plusieurs migrants continuent à croire que l’occident est un eldorado. Hélas !

                     En fin de compte, «  Un Nègre à Paris » laisse entendre que le voyage ne devrait plus être l’équivalent de la fuite pour l’Africain. Mais, plutôt un moyen pour lui de se découvrir en découvrant l’autre. Car, selon Dolisane-Ebossè, «… la fuite, pour l’Africain, mène à une impasse… » : La crise identitaire !

 

                                                                                                                      Nkul Beti !

                                                                                                          (noahatango@yahoo.ca)

 

 


29/05/2018
0 Poster un commentaire

Note d'Alain Patrick Fouda sur "Cacophonies des voix d'ici" de Charles Gueboguo

Cacophonies des voix d'Ici, le premier roman très politique de Charles Gueboguo

 

Au cœur de l’intrigue de son roman Cacophonies des voix d’Ici, Charles Gueboguo a installé un personnage pour le moins cynique, Atang’na, le Nkukuma –le Chef en langue béti–, président d’une République imaginaire appelé « Ici ». Son règne est raconté par un griot-conteur à un public de jeunes et d’adultes, comme cela se faisait traditionnellement dans l’Afrique ancienne. Ce voyage dans le temps s’ouvre « après les drapeaux des indépendances » et s’attarde sur les circonvolutions sentimentales de deux personnages : Aïda et Allompo. Le tout mijoté aux ingrédients de l’histoire sociopolitique de cette contrée, d’Ici, minée par 33 ans d’un despotisme exacerbé, allant de 1982 à 2015. D’un point de vue sociosémiotique, l’intérêt de ce roman, paru le 23 mars 2018, est d’avoir réussi à portraiturer le fossé existant entre peuples africains d’en bas et élites aisées proches du pouvoir, ce qui en fait sans aucun doute possible, une fiction politique d’un réalisme glaçant.

 

Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent

L’intrigue est ficelée autour des vicissitudes de deux catégories signifiantes opposées l’une à l’autre : (1) « Là-Haut » et (2) « Ici-Bas ». La première, celle des entités dominantes, est représentée par trois personnages: le sulfureux président Atang’na, sorte de roi fainéant prévertien, bourreau de son propre peuple et investi du titre élogieux (j’en ai ri de bon cœur) de « Chevalier du Désordre orchestré par la Conférence de Berlin » (p. 56). Aïda, belle, rebelle et fidèle à son « identité » princière (p.77), est l’archétype de la distinction sociale dans un pays-foyer-des-extrêmes, où l’opulence et la misère se côtoient mais surtout… se tutoient. A travers elle, l’auteur dépeint le réalisme et l’attentisme d’une bourgeoisie locale bien assise sur ses privilèges. Logique: on ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis ou si vous voulez, en langage d’Ici, on ne saurait verser du sable dans son propre « tapioca » (p. 38 et 128) ! Et enfin, Allompo, amour de jeunesse d’Aïda qui effectue son retour au pays natal, après des soubresauts sentimentaux à Mbengue, terme désignant l’Occident développé... « Là-Haut », quoi! Un retour vers l’enfer de ses origines et vers la fleur à deux pieds qu’il n’aurait jamais dû quitter. Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent. Et un coup de griffe de l’auteur. Celui-là qui déchire le sparadrap d’un système de rente politique, et dans lequel nul ne peut entrer s’il n’est un géomètre de la fourberie, un « génie machiavélique » (p. 177), un type capable de mettre un « pays en pilotage automatique » pour s’occuper à jouir des délices de l’argent du contribuable.

 

Une armada politico-rhétorique sans complexe

Et comme tout thriller politique qui se respecte, le roman mise sur son armada rhétorique pour happer le lectorat. L’on peut en juger par la répétition d’occurrences clés telles que l’expression à l’honneur dans ce paragraphe, « Là-Haut », qui intervient 62 fois (contre 4 fois pour « Ici-Bas ») dans le roman. Mais encore. Cacophonies des voix d’Iciest aussi un recueil de formules, « berceau officiel de la fuite des cerveaux » (p. 72), « diamants de sang frais » (p. 60) ou encore « du vin nouveau déversé dans une vieille outre coloniale » (p. 39), qui mettent le doigt là où ça fait le plus mal. En second plan et dans la même veine des référents à "là-haut", les références au monde d’en bas sont construites de façon originale, pour nous faire toucher du doigt les réalités de ces infortunés congénitaux : « populace quartiésarde » (p. 70), « population zombifiée » (p. 58) ou « zombies républicains » (p. 22).

 

Des chiffres vers le sens

Trente-trois ans d’un cauchemar éveillé, ça pourrait donc sembler interminable, surtout quand on compte parmi les damnés de la terre de Franz Fanon. Et dire que Charles Gueboguo a su jouer avec les chiffres pour guider le lecteur sur la voie de l’appropriation du sens… Tenez: dans tout le texte, le mot « Rêve » intervient 60 fois. Sans fantasmagorie aucune, on pourrait établir une corrélation entre les 60 occurrences du signifiant « Rêve » et les indépendances généralisées en Afrique qui eurent lieu dans les années 60. Le chiffre écrit « trente-trois » revient 33 fois dans tout le texte: cela suggérerait, de la même manière, un lien entre le règne d’Atang’na qui s’est étendu sur « trente-trois » ans, et celui du Président camerounais Paul Biya (1982-2015).

 

Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et fantasmagorique

Parlant de fantasmagorie justement, entendons la présence de thèmes fantastiques propres à créer une atmosphère surnaturelle, mais dans laquelle Gueboguo n’y va pas avec la crosse de sa plume…Le personnage qui incarne magistralement cet univers fantasmagorique, c’est le griot-conteur-musicien, joueur d’un instrument à corde traditionnel appelé kora-mvet. Une appellation qui, en elle-même, est riche de sens, car cet instrument de musique est désigné Kora en Afrique de l’Ouest et Mvet en Afrique Centrale. Le trait d’union inséré pour désigner un même instrument portant des noms différents semblent être une volonté pour l’auteur d’essayer de dire son espace à partir de l’Afrique perçue dès lors comme une entité non pas monolithique, mais un espace de rencontre ouvert au trait d’union. Mais revenons au griot : qu’est-ce qui fait de lui un actant de premier plan dans cet univers romanesque? Eh bien c’est sa double nature, ce surmoi que je qualifierais de magique, de mythique voire de mystique. En effet, son récit-balade-historique terminé, il transmet à un tout jeune son instrument de musique (comme une forme d’initiation, puisque ce dernier doit l’arracher des mains du griot). Cet instrument est en réalité le sceptre du pouvoir et de la sagesse absolue. Une fois le témoin transmis, le griot va donc par la suite se transformer en un aigle royal, et disparaître dans la lumière du "soleil" (p. 198). Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et spirituel, qui télescope, à mon sens, deux philosophies postmodernes: la démocratie libérale dont se revendique l’Occident, opposée à l’anthropologie politique africaine, qui s’inscrit dans un registre plutôt…phallocratique.

C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans ce livre de nombreuses références à la virilité comme mode de domination sociale et politique. En guise de mise en bouche, quelques expressions bien imagées: les « solidarités du phallus » (p. 11), un « mâle toujours tour Eiffel » (p. 68), le « Chevalier Officiel de l’Ordre du Viagra » (p. 79) ou encore « les érections sont des affaires d’Etat » (p. 93). 

 

En somme, il va sans dire que Cacophonies des Voix d’Iciest une alléchante allégorie des lendemains post-indépendances africaines, où l’auteur Charles Gueboguo joue aussi bien avec les mots qu’avec la corde sensible de son lectorat. L’intérêt de cet opus est de réussir à créer la nostalgie d’un passé qui annonçait, pour des peuples longtemps opprimés, un futur ensoleillé. Mais également, d’avoir su puiser dans la culture linguistique urbaine de citoyens ordinaires (Camerounais, Ivoiriens, Gabonais…), pour nous faire entrer dans le kaléidoscope frappant d’un continent toujours en quête de repères identitaires et surtout, d’aération politique.

 

Alain Patrick Fouda, sociosémioticien

 

 


11/05/2018
0 Poster un commentaire

Note de lecture par Nkul Beti: Cacophonies des voix d'Ici, un roman de Charles Gueboguo

«Cinquante-six ans après les drapeaux des indépendances. Mais nous allons parler expressément de la période bénite de ces trente-trois dernières années. Que sont donc trente-trois ans de pouvoir Ici? Le griot roula plus fortement ses doigts sur les lianes de sa kora-mvet et poursuivit sa narration...»P.15

 

            Bienvenue dans les Cacophonies des voix d'Ici, conte romancé. Ces voix, qui «s'en vont, s'envolent», que vous entendez de partout, ne sont pas dans vos têtes. Elles sont l'écho de la symphonie troublante du cœur/chœur d'un pays: Ici. Avant tout, ce roman est une planche qui présente une odyssée d’amour atypique. Ce sont les parcours de vies d'Allompo, Aïda, Bitomo, Atang'na. Ils ont en commun le fait de partager des histoires d'amour traumatisées (au sens latin trauma: blessure). Ces histoires d'amour informeront et transformeront leurs trajectoires de vies de manière sporadique. Lesdites trajectoires finissent par se retrouver et se confronter dans un drame physique et émotionnel.

 

La somme de toutes ces trajectoires en interaction les unes contre les autres et les autres au travers des unes va produire des voix «Cacophones». Florilège de voix. Quatre générations jouent Ici chacune sa partition. Trois d'entre elles se côtoient directement. Elles se croisent. Se confrontent tout le temps. Mais, sans de véritables batailles frontales. Le récit de ces trois générations est narré à une quatrième génération qui fait partie du groupe entourant le conteur principal. C'est, d'ailleurs, pourquoi la structure du roman se rapproche du Entwicklungsromanou Bildungsroman(roman d'initiation).

 

Il y a ainsi: (1) les héritiers « post-indépendance ». C’est la première génération (Atang'na) et ensuite (2) la génération issue de ces héritiers « post-quelque chose » p.24 (Aïda, Allompo, Epepari). Elles se distinguent par une confrontation qui n'est jamais frontale: Aïda invectivant le règne qui semble éternel d’Atang’na; et Atang’na essayant sournoisement de calmer l’ire sociale à travers « la chasse à ciel ouvert des éperviers » p.176, tout étant piloté par lui-même « à partir du QG. La boîte de nuit Pestilentielle » p.124. Depuis que les premières révoltes avant indépendances et « post-truc » p.36 furent noyées dans le sang des martyrs, Atang’na reste le seul à détenir entre ses seules mains toutes les ficelles du pouvoir, et il entend decider du sort de tous à sa guise. Ici, tout est déployé dans la narration pour explorer les psychés dans lesquels siègent ces profondes batailles.

 

Il y aussi (3) la génération issue des héritiers de ces « post-imbécilités » p.36. Bitomo, en figure de proue, va cristalliser une sorte de conflit générationnel lorsqu'il se battra au couteau contre un mâle dominant. Exactement comme les deux générations précédentes longtemps embastillées auraient dû se battre de front contre ce tyran « post-roublardise » p.39 d’Atang’na qui règne depuis 33 ans. Il y a enfin (4), la génération contemporaine : ces petits enfants à qui l'héritage historique est légué par le conteur. Un héritage « post-malchance » p.43 lourd, parce qu'assorti de drames, mais qu’il faut cependant assumer. Ce sont autant de tragédies contées qui confèrent aux souffrances et aux quêtes humaines dans ce récit un caractère éminemment universel.

 

Ces voix diffusées sont portées par le chant d'un griot[1]qui est le conteur. Il narre l'affaire à un auditoire constitué en majorité d'enfants, dans un camp de réfugiés de guerre. C’est une forme orale qui se pose comme une technique simple pour dire l’intrigue sans ambage, parfois dans des jeux de questions-réponses entre lui et son auditoire, entre l’auteur et son lectorat, qui finissent par se doter d'une efficacité certaine. C’est pourquoi cette technique d’oralité apparaît comme une astuce utilisée, dans l'acte d'écriture de l'agent-écrivant Gueboguo, pour mieux canaliser une histoire complexe. Pour ce faire, il a réussi à disposer finement des indices tout au long du récit. Ces indices permettent alors au lecteur de décrypter ce grand mystère existentiel d’Ici qui relie le réel à l'onirique, l'humain au surhumain, le dit au non-dit. Exercice qui tient le lecteur en haleine, tout en savourant la fluidité et le lyrisme de cette « nouvelle chose » littéraire (Nimrod, 2008) qui transcende les limites de ses frontières pour s’ouvrir dans le champs des possibles.

           

            En effet, c’est le concept Rwandais du Gacaca qui a inspiré l’ossature de ce roman. Le Gacaca est inspiré de la justice communautaire post-génocide au Rwanda. Il s’agit d'un droit coutumier qui se prononce sur un registre autre que celui de la condamnation. C’est pourquoi le récit va se poser comme un appel subtil à cette instance dans ce pays imaginaire: Ici, pays de la cacophonie des voix, terrain des enjeux troubles pas que du cœur, duquel transparaît finement le reflet du Cameroun. L’action du griot, qui conte, peut ainsi être perçue comme le plaidoyer d’un procureur général si l’on veut. C’est lui qui, dès l’entrée, amorce la cadence.

 

Il joue. Parfois se joue de son assistance. Le chant qui est joué,on postule qu'il s'agit de l'antienne du Nsili Awu[2]. Tout un chapitre est d’ailleurs consacré à ce rituel (chapitre 3), mais en sens inversé, non sans un certain humour à faire pâlir une «tête de Turc » p.100. Ici, sans jeu de mot, ce qui fait l’objet de ce rite funèbre, c'est l'agonie d'un pays qui ne cesse de s’effondrer depuis 56 ans, après son indépendance. Cela, bien que l’auteur a choisi de se focaliser principalement sur les derniers 33 ans de cette indépendance: 1982-2015. Ici semble n’être pas conscient de sa déchéance. Il en résulte donc des cacophonies des voix, à travers les différents égos-personnages pour parler comme Milan Kundera[3], qui vont au final être posées comme différents modes d'expression des possibles peu ou prou salvateurs.

           

Le récit est par conséquent parsemé d'allégories et d'hyperboles, qui ne sont pas seulement des jeux de mots figurés dans un style. L’auteur parvient à construire, à travers leurs maillages polissés, un énoncé connotatif qui décrypte avec précision les amours décriées entre les individus et leurs ambitions parfois sans mesure. Ici, les individus et l’Etat souffrent des mêmes traumas qui ruinent ce mariage avec leurs ambitions.

 

C'est pourquoi un examen psychosociologique individuel autant que communautaire d’Ici s'avère nécessaire. Cet examen mettra en exergue de troublantes questions existentielles comme celles, entre autres, du statut de certains Africains, dits de la diaspora qui une fois retournés  dans leur pays d’origine, se trouvent confrontés à la question de leur identité: «Plus d’Ici, ni de Là-Haut, un peu d’Ici, un peu de Là-Haut. Il vous faudra l’accepter. C’est le prix de la liberté» p.74. Autrement« partir, [sera] toujours mourir » p.74.

 

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Université de Yaoundé I

noahatango@yahoo.ca

 

[1]Le griot, aussi appelé barde est une personne qui officie comme communicateur traditionnel en Afrique occidentale.(Troubadour, Ménestrel)

[2]Rite funèbre dans le groupe Beti (Afrique centrale) qui inclut un ensemble de pratiques, de danses et de concertations, qui débouche sur un questionnement des raisons de la mort d'un notable ou d'un individu appartenant au groupe. Le but est d’en élucider le mystère autour de son décès afin de pouvoir l'accompagner dans l'au-delà.

[3]Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986.

 


17/04/2018
0 Poster un commentaire