Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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La parole aux Amis


Note de lecture par Nkul Beti: « La France et ses tirailleurs » : les héros oubliés !

Charles Onana est l’auteur de cet ouvrage publié, en 2003, aux éditions Duboiris. La trame de l’enquête de ce journaliste d’investigation, est de rétablir l’histoire.

 

10 Mai 1940.La « Wehrmacht »(armée de l’Allemagne nazie) attaque la France et «  déclenche une offensive militaire de grande envergure sur tout le territoire national ». L’ambition des troupes hitlériennes, est de soumettre toute l’Europe et de construire la grande Allemagne. Dans l’incapacité de tenir tête aux allemands, les vichystes entreprennent de capituler. En revanche, les gaullistes sont optimistes. Ils entendent combattre l’ennemi. Mais face à la crise en ressources humaines, ils sont contraints de se tourner vers l’Afrique. En fait, « De Gaulle constatant qu’il ne pouvait pas recruter massivement sur le territoire français, s’est alors tourné vers les villes et les villages africains ».L’Afrique deviendra donc le quartier général des opérations de la résistance et de la libération de la France. Des tirailleurs « français » venant d’Afrique noire et du Maghreb seront recrutés et défendront l’empire colonial. Nonobstant leur implication dans la libération de la France lors de la seconde guerre mondiale, les tirailleurs seront méconnus par les français et l’histoire. 

 

Le «  scandale de Thiaroye »a du mal à être oublié. Les pensions des tirailleurs ont été embrouillées et cristallisées. Charles Onana s’insurge contre cette injustice criante. Il rétablit l’histoire à la lumière des preuves irréfutables : archives et correspondances. L’enquêteur revendique la reconnaissance et l’indemnisation des tirailleurs. Il crie également haro sur la France, qui a brillé par sa capacité à écrire l’ «… histoire de façon sélective… » et«  … à coups de gomme et de ratures ». Ladite technique d’écriture a égaré des générations entières. Sa déconstruction s’impose.

 

Le présent ouvrage est à la fois, un plaidoyer et un réquisitoire. Il clame la réhabilitation des héros ignorés et réprime l’ingratitude qui leur a été servie. À demi-mots, l’ouverture des documents relatifs à l’histoire de la résistance et de la libération de la France, jouerait un rôle important dans l’exhumation de la vraie histoire et l’inhumation de la philosophie du dédain, qui qualifie l’africain de : spectateur de l’histoire.

                                                                                                                            Par Nkul Beti.

 


16/06/2018
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« Un nègre à Paris » : Journal d’un voyageur désillusionné ! Note par Nkul Beti

«  Un nègre à Paris »de l’écrivain ivoirien Bernard Dadié est la première œuvre d’une trilogie que complète «  Patron de New-York »et «  La ville où nul ne meurt ». Ce roman a été publié en 1959 aux Editions Présence Africaine. Le lire autrement aujourd’hui est d’une importance capitale pour la survie de la « colonial library »dont les œuvres devraient être étudiées sur le terreau d’une approche comparative avec les œuvres contemporaines afin de proposer une approche nouvelle à l’esthétique de la littérature Africaine, mieux francophone.

« Je vais voir Paris, moi aussi, avec mes yeux ».S’exclame Tanhoe Bertin. Le petit Africain a bénéficié d’un billet d’avion aller-retour pour Paris. Ce voyage est l’aboutissement d’un projet hardi longtemps caressé. En effet, il a toujours rêvé de toucher du doigt les réalités parisiennes, dont il avait jusque-là une connaissance essentiellement livresque. C’est donc après avoir caressé «…les murs, les arbres, croiser les hommes »de Paris, qu’il adresse une si longue lettre à son ami resté en Afrique. Dans ladite si longue lettre, il met en balance les réalités parisiennes et africaines sans toutefois les opposer.

                     L’auteur de « Climbié »met en exergue la dialectique de « l’ici »et de « l’ailleurs »comme Fatou Diome. Il confronte le rêve et la réalité dans cette monodie épistolaire. En effet, Dadié démonte le complexe d’infériorité qui incite le « …Nègre… »  à calomnier son environnement et à béatifier l’Europe, dont il n’a parfois qu’une connaissance par ouï-dire. Voire, superficielle. Autrement dit, l’écrivain ivoirien chante l’ancrage chez soi et n’applaudit guère l’errance chez l’autre qui engendre pour la plupart des cas l’acculturation.

                     A travers son écriture parsemée du comique du rire illustré par la drôlerie et l’ironie, Dadié démêle la toile du mythe de l’Europe : Un paradis terrestre. Aussi, ôte-t-il le voile qui cache les réalités européennes aux Africains.  En espérant que ceux-ci prendront conscience, qu’ils n’ont pas besoin de migrer pour se réaliser matériellement et spirituellement, étant donné que les réalités d’« ailleurs »et celles d’« ici »sont plus ou moins similaires.

                     De plus en plus, les populations africaines migrent vers l’occident. Ce mouvement est causé soit par l’instabilité sécuritaire dont souffrent plusieurs pays Africains, soit parce que plusieurs migrants continuent à croire que l’occident est un eldorado. Hélas !

                     En fin de compte, «  Un Nègre à Paris » laisse entendre que le voyage ne devrait plus être l’équivalent de la fuite pour l’Africain. Mais, plutôt un moyen pour lui de se découvrir en découvrant l’autre. Car, selon Dolisane-Ebossè, «… la fuite, pour l’Africain, mène à une impasse… » : La crise identitaire !

 

                                                                                                                      Nkul Beti !

                                                                                                          (noahatango@yahoo.ca)

 

 


29/05/2018
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Note d'Alain Patrick Fouda sur "Cacophonies des voix d'ici" de Charles Gueboguo

Cacophonies des voix d'Ici, le premier roman très politique de Charles Gueboguo

 

Au cœur de l’intrigue de son roman Cacophonies des voix d’Ici, Charles Gueboguo a installé un personnage pour le moins cynique, Atang’na, le Nkukuma –le Chef en langue béti–, président d’une République imaginaire appelé « Ici ». Son règne est raconté par un griot-conteur à un public de jeunes et d’adultes, comme cela se faisait traditionnellement dans l’Afrique ancienne. Ce voyage dans le temps s’ouvre « après les drapeaux des indépendances » et s’attarde sur les circonvolutions sentimentales de deux personnages : Aïda et Allompo. Le tout mijoté aux ingrédients de l’histoire sociopolitique de cette contrée, d’Ici, minée par 33 ans d’un despotisme exacerbé, allant de 1982 à 2015. D’un point de vue sociosémiotique, l’intérêt de ce roman, paru le 23 mars 2018, est d’avoir réussi à portraiturer le fossé existant entre peuples africains d’en bas et élites aisées proches du pouvoir, ce qui en fait sans aucun doute possible, une fiction politique d’un réalisme glaçant.

 

Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent

L’intrigue est ficelée autour des vicissitudes de deux catégories signifiantes opposées l’une à l’autre : (1) « Là-Haut » et (2) « Ici-Bas ». La première, celle des entités dominantes, est représentée par trois personnages: le sulfureux président Atang’na, sorte de roi fainéant prévertien, bourreau de son propre peuple et investi du titre élogieux (j’en ai ri de bon cœur) de « Chevalier du Désordre orchestré par la Conférence de Berlin » (p. 56). Aïda, belle, rebelle et fidèle à son « identité » princière (p.77), est l’archétype de la distinction sociale dans un pays-foyer-des-extrêmes, où l’opulence et la misère se côtoient mais surtout… se tutoient. A travers elle, l’auteur dépeint le réalisme et l’attentisme d’une bourgeoisie locale bien assise sur ses privilèges. Logique: on ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis ou si vous voulez, en langage d’Ici, on ne saurait verser du sable dans son propre « tapioca » (p. 38 et 128) ! Et enfin, Allompo, amour de jeunesse d’Aïda qui effectue son retour au pays natal, après des soubresauts sentimentaux à Mbengue, terme désignant l’Occident développé... « Là-Haut », quoi! Un retour vers l’enfer de ses origines et vers la fleur à deux pieds qu’il n’aurait jamais dû quitter. Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent. Et un coup de griffe de l’auteur. Celui-là qui déchire le sparadrap d’un système de rente politique, et dans lequel nul ne peut entrer s’il n’est un géomètre de la fourberie, un « génie machiavélique » (p. 177), un type capable de mettre un « pays en pilotage automatique » pour s’occuper à jouir des délices de l’argent du contribuable.

 

Une armada politico-rhétorique sans complexe

Et comme tout thriller politique qui se respecte, le roman mise sur son armada rhétorique pour happer le lectorat. L’on peut en juger par la répétition d’occurrences clés telles que l’expression à l’honneur dans ce paragraphe, « Là-Haut », qui intervient 62 fois (contre 4 fois pour « Ici-Bas ») dans le roman. Mais encore. Cacophonies des voix d’Iciest aussi un recueil de formules, « berceau officiel de la fuite des cerveaux » (p. 72), « diamants de sang frais » (p. 60) ou encore « du vin nouveau déversé dans une vieille outre coloniale » (p. 39), qui mettent le doigt là où ça fait le plus mal. En second plan et dans la même veine des référents à "là-haut", les références au monde d’en bas sont construites de façon originale, pour nous faire toucher du doigt les réalités de ces infortunés congénitaux : « populace quartiésarde » (p. 70), « population zombifiée » (p. 58) ou « zombies républicains » (p. 22).

 

Des chiffres vers le sens

Trente-trois ans d’un cauchemar éveillé, ça pourrait donc sembler interminable, surtout quand on compte parmi les damnés de la terre de Franz Fanon. Et dire que Charles Gueboguo a su jouer avec les chiffres pour guider le lecteur sur la voie de l’appropriation du sens… Tenez: dans tout le texte, le mot « Rêve » intervient 60 fois. Sans fantasmagorie aucune, on pourrait établir une corrélation entre les 60 occurrences du signifiant « Rêve » et les indépendances généralisées en Afrique qui eurent lieu dans les années 60. Le chiffre écrit « trente-trois » revient 33 fois dans tout le texte: cela suggérerait, de la même manière, un lien entre le règne d’Atang’na qui s’est étendu sur « trente-trois » ans, et celui du Président camerounais Paul Biya (1982-2015).

 

Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et fantasmagorique

Parlant de fantasmagorie justement, entendons la présence de thèmes fantastiques propres à créer une atmosphère surnaturelle, mais dans laquelle Gueboguo n’y va pas avec la crosse de sa plume…Le personnage qui incarne magistralement cet univers fantasmagorique, c’est le griot-conteur-musicien, joueur d’un instrument à corde traditionnel appelé kora-mvet. Une appellation qui, en elle-même, est riche de sens, car cet instrument de musique est désigné Kora en Afrique de l’Ouest et Mvet en Afrique Centrale. Le trait d’union inséré pour désigner un même instrument portant des noms différents semblent être une volonté pour l’auteur d’essayer de dire son espace à partir de l’Afrique perçue dès lors comme une entité non pas monolithique, mais un espace de rencontre ouvert au trait d’union. Mais revenons au griot : qu’est-ce qui fait de lui un actant de premier plan dans cet univers romanesque? Eh bien c’est sa double nature, ce surmoi que je qualifierais de magique, de mythique voire de mystique. En effet, son récit-balade-historique terminé, il transmet à un tout jeune son instrument de musique (comme une forme d’initiation, puisque ce dernier doit l’arracher des mains du griot). Cet instrument est en réalité le sceptre du pouvoir et de la sagesse absolue. Une fois le témoin transmis, le griot va donc par la suite se transformer en un aigle royal, et disparaître dans la lumière du "soleil" (p. 198). Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et spirituel, qui télescope, à mon sens, deux philosophies postmodernes: la démocratie libérale dont se revendique l’Occident, opposée à l’anthropologie politique africaine, qui s’inscrit dans un registre plutôt…phallocratique.

C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans ce livre de nombreuses références à la virilité comme mode de domination sociale et politique. En guise de mise en bouche, quelques expressions bien imagées: les « solidarités du phallus » (p. 11), un « mâle toujours tour Eiffel » (p. 68), le « Chevalier Officiel de l’Ordre du Viagra » (p. 79) ou encore « les érections sont des affaires d’Etat » (p. 93). 

 

En somme, il va sans dire que Cacophonies des Voix d’Iciest une alléchante allégorie des lendemains post-indépendances africaines, où l’auteur Charles Gueboguo joue aussi bien avec les mots qu’avec la corde sensible de son lectorat. L’intérêt de cet opus est de réussir à créer la nostalgie d’un passé qui annonçait, pour des peuples longtemps opprimés, un futur ensoleillé. Mais également, d’avoir su puiser dans la culture linguistique urbaine de citoyens ordinaires (Camerounais, Ivoiriens, Gabonais…), pour nous faire entrer dans le kaléidoscope frappant d’un continent toujours en quête de repères identitaires et surtout, d’aération politique.

 

Alain Patrick Fouda, sociosémioticien

 

 


11/05/2018
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Note de lecture par Nkul Beti: Cacophonies des voix d'Ici, un roman de Charles Gueboguo

«Cinquante-six ans après les drapeaux des indépendances. Mais nous allons parler expressément de la période bénite de ces trente-trois dernières années. Que sont donc trente-trois ans de pouvoir Ici? Le griot roula plus fortement ses doigts sur les lianes de sa kora-mvet et poursuivit sa narration...»P.15

 

            Bienvenue dans les Cacophonies des voix d'Ici, conte romancé. Ces voix, qui «s'en vont, s'envolent», que vous entendez de partout, ne sont pas dans vos têtes. Elles sont l'écho de la symphonie troublante du cœur/chœur d'un pays: Ici. Avant tout, ce roman est une planche qui présente une odyssée d’amour atypique. Ce sont les parcours de vies d'Allompo, Aïda, Bitomo, Atang'na. Ils ont en commun le fait de partager des histoires d'amour traumatisées (au sens latin trauma: blessure). Ces histoires d'amour informeront et transformeront leurs trajectoires de vies de manière sporadique. Lesdites trajectoires finissent par se retrouver et se confronter dans un drame physique et émotionnel.

 

La somme de toutes ces trajectoires en interaction les unes contre les autres et les autres au travers des unes va produire des voix «Cacophones». Florilège de voix. Quatre générations jouent Ici chacune sa partition. Trois d'entre elles se côtoient directement. Elles se croisent. Se confrontent tout le temps. Mais, sans de véritables batailles frontales. Le récit de ces trois générations est narré à une quatrième génération qui fait partie du groupe entourant le conteur principal. C'est, d'ailleurs, pourquoi la structure du roman se rapproche du Entwicklungsromanou Bildungsroman(roman d'initiation).

 

Il y a ainsi: (1) les héritiers « post-indépendance ». C’est la première génération (Atang'na) et ensuite (2) la génération issue de ces héritiers « post-quelque chose » p.24 (Aïda, Allompo, Epepari). Elles se distinguent par une confrontation qui n'est jamais frontale: Aïda invectivant le règne qui semble éternel d’Atang’na; et Atang’na essayant sournoisement de calmer l’ire sociale à travers « la chasse à ciel ouvert des éperviers » p.176, tout étant piloté par lui-même « à partir du QG. La boîte de nuit Pestilentielle » p.124. Depuis que les premières révoltes avant indépendances et « post-truc » p.36 furent noyées dans le sang des martyrs, Atang’na reste le seul à détenir entre ses seules mains toutes les ficelles du pouvoir, et il entend decider du sort de tous à sa guise. Ici, tout est déployé dans la narration pour explorer les psychés dans lesquels siègent ces profondes batailles.

 

Il y aussi (3) la génération issue des héritiers de ces « post-imbécilités » p.36. Bitomo, en figure de proue, va cristalliser une sorte de conflit générationnel lorsqu'il se battra au couteau contre un mâle dominant. Exactement comme les deux générations précédentes longtemps embastillées auraient dû se battre de front contre ce tyran « post-roublardise » p.39 d’Atang’na qui règne depuis 33 ans. Il y a enfin (4), la génération contemporaine : ces petits enfants à qui l'héritage historique est légué par le conteur. Un héritage « post-malchance » p.43 lourd, parce qu'assorti de drames, mais qu’il faut cependant assumer. Ce sont autant de tragédies contées qui confèrent aux souffrances et aux quêtes humaines dans ce récit un caractère éminemment universel.

 

Ces voix diffusées sont portées par le chant d'un griot[1]qui est le conteur. Il narre l'affaire à un auditoire constitué en majorité d'enfants, dans un camp de réfugiés de guerre. C’est une forme orale qui se pose comme une technique simple pour dire l’intrigue sans ambage, parfois dans des jeux de questions-réponses entre lui et son auditoire, entre l’auteur et son lectorat, qui finissent par se doter d'une efficacité certaine. C’est pourquoi cette technique d’oralité apparaît comme une astuce utilisée, dans l'acte d'écriture de l'agent-écrivant Gueboguo, pour mieux canaliser une histoire complexe. Pour ce faire, il a réussi à disposer finement des indices tout au long du récit. Ces indices permettent alors au lecteur de décrypter ce grand mystère existentiel d’Ici qui relie le réel à l'onirique, l'humain au surhumain, le dit au non-dit. Exercice qui tient le lecteur en haleine, tout en savourant la fluidité et le lyrisme de cette « nouvelle chose » littéraire (Nimrod, 2008) qui transcende les limites de ses frontières pour s’ouvrir dans le champs des possibles.

           

            En effet, c’est le concept Rwandais du Gacaca qui a inspiré l’ossature de ce roman. Le Gacaca est inspiré de la justice communautaire post-génocide au Rwanda. Il s’agit d'un droit coutumier qui se prononce sur un registre autre que celui de la condamnation. C’est pourquoi le récit va se poser comme un appel subtil à cette instance dans ce pays imaginaire: Ici, pays de la cacophonie des voix, terrain des enjeux troubles pas que du cœur, duquel transparaît finement le reflet du Cameroun. L’action du griot, qui conte, peut ainsi être perçue comme le plaidoyer d’un procureur général si l’on veut. C’est lui qui, dès l’entrée, amorce la cadence.

 

Il joue. Parfois se joue de son assistance. Le chant qui est joué,on postule qu'il s'agit de l'antienne du Nsili Awu[2]. Tout un chapitre est d’ailleurs consacré à ce rituel (chapitre 3), mais en sens inversé, non sans un certain humour à faire pâlir une «tête de Turc » p.100. Ici, sans jeu de mot, ce qui fait l’objet de ce rite funèbre, c'est l'agonie d'un pays qui ne cesse de s’effondrer depuis 56 ans, après son indépendance. Cela, bien que l’auteur a choisi de se focaliser principalement sur les derniers 33 ans de cette indépendance: 1982-2015. Ici semble n’être pas conscient de sa déchéance. Il en résulte donc des cacophonies des voix, à travers les différents égos-personnages pour parler comme Milan Kundera[3], qui vont au final être posées comme différents modes d'expression des possibles peu ou prou salvateurs.

           

Le récit est par conséquent parsemé d'allégories et d'hyperboles, qui ne sont pas seulement des jeux de mots figurés dans un style. L’auteur parvient à construire, à travers leurs maillages polissés, un énoncé connotatif qui décrypte avec précision les amours décriées entre les individus et leurs ambitions parfois sans mesure. Ici, les individus et l’Etat souffrent des mêmes traumas qui ruinent ce mariage avec leurs ambitions.

 

C'est pourquoi un examen psychosociologique individuel autant que communautaire d’Ici s'avère nécessaire. Cet examen mettra en exergue de troublantes questions existentielles comme celles, entre autres, du statut de certains Africains, dits de la diaspora qui une fois retournés  dans leur pays d’origine, se trouvent confrontés à la question de leur identité: «Plus d’Ici, ni de Là-Haut, un peu d’Ici, un peu de Là-Haut. Il vous faudra l’accepter. C’est le prix de la liberté» p.74. Autrement« partir, [sera] toujours mourir » p.74.

 

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Université de Yaoundé I

noahatango@yahoo.ca

 

[1]Le griot, aussi appelé barde est une personne qui officie comme communicateur traditionnel en Afrique occidentale.(Troubadour, Ménestrel)

[2]Rite funèbre dans le groupe Beti (Afrique centrale) qui inclut un ensemble de pratiques, de danses et de concertations, qui débouche sur un questionnement des raisons de la mort d'un notable ou d'un individu appartenant au groupe. Le but est d’en élucider le mystère autour de son décès afin de pouvoir l'accompagner dans l'au-delà.

[3]Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986.

 


17/04/2018
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Nkul Beti, à propos de Bedi-Ngula de René Philombe

Bedi-Ngula, l'ancien maquisard: jeté dans le monde!

 

            René Philombe est l'auteur de ce roman publié à titre posthume, en 2002, par les presses de Bayreuth African Studies.

            Tout se passe au Cameroun. Le «Tcha-tcha» des indépendances vient d'être chanté. Adieu maquis, bienvenue réconciliation nationale. Tes ennemis d'hier sont tes amis d'aujourd'hui et peut-être tes complices de demain. C'est dans cette ambiance, où plane l’ambiguïté, que  le «subversif» Bedi-Ngula est jeté dès sa sortie de «Konde-ngui»: «un petit coin de terre empuanti par l'odeur du sang et de la misère, où la bêtise humaine est poussée à l'extrême limite!...». Quinze terrifiantes années passées loin des siens en déambulant de force, de prison en prison : «Mantum; Tcholiré...». En effet, le héros est lancé dans une compétition dont le trophée est la réinsertion sociale bien que ses vis-à-vis aient du mal à oublier la marque de son costume avant l'écho du chant des indépendances: c'est-à-dire maquisard. Il se heurte donc à des personnages différents les uns des autres, du chauffeur de taxi « intrépide » à Massaga «fonctionnaire de police vicieux» en passant par Nga-Zanga «la mère agaçante», Belinga Libert «l'ancien camarade déchu décidément pas libéré», Assumu «le député qui ne boude pas le griotisme» et Kungu «chef coutumier véreux». une alternative s'offre, dès lors, à Bedi-Ngula. «Danser la danse du jour» comme ses anciens congénères du parti-U.P.C- pour bénéficier des bonnes grâces du régime sur lequel il ne cesse de vomir : demeurer subversif mieux, un fervent révolutionnaire et ne bénéficier d'aucune grâce du régime dont «Maguida» est le patron national.

            L'esthétique du courage est mise en avant dans cette œuvre. Plus amplement, l'auteur fait de chaque personnage un miroir dont le reflet est une représentation des heurs et des malheurs qui travaillent la société: le trafic d'influence; le griotisme; la corruption atomisée; la confiscation du pouvoir; l'agonie de la liberté d'expression. La liste n'est en rien exhaustive. Philombe est, par ailleurs, un écrivain dont l'engagement est organisé et calibré. Il défend ses droits; critique le passage du colon chez-lui mais ne refuse point de s'ouvrir à lui: «Ah s'ils pouvaient revenir, ces braves pionniers de la nuit coloniale...Oui, mais pourvu qu'ils laissent aux vestiaires de l'histoire leurs chicottes, leurs balances truquées...Leurs préjugés raciaux et tout le tremblement».

            Cet acte d'écriture est armé d'une poétique du rire folle et pointue, à la Ferdinand Oyono et à la Paul Beatty, pour dédramatiser les situations tragiques et la subversion des valeurs. Aussi, use-t-il, ça et là, des camerounismes et des expressions en langue Ewondo pour dégourdir et raviver la foi du lecteur ; puisque celui-ci est appelé à boire froides ou chaudes ces 310 pages. En un mot, le romancier dissident camerounais n'ignore pas que c'est du rire que l'humanité nivelle ses différences et efface ses rides (Marcel Proulx).

            De cette captivante odyssée habillée de moments de joie et de tristesse, il appert que la néo-mission, qui se veut d'ailleurs impérative, est de sortir des vieux placards d'autres « Bedi-Ngula...ancien maquisard », que les circonstances ont servi à la fourchette et qui ont été condamnés à ne plus franchir les seuils des librairies camerounaises, afin qu'ils soient des repères pour les générations actuelles. Lesdites générations actuelles qui sont en quête d'elles-mêmes, après rupture de la chaîne de transmission des valeurs morales, dans ce royaume où, désormais, l'écart est roi à la place du roi et la norme pouilleuse...esclave!

 

                                                           Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

                                                           Université de Yaoundé I.                                                                                                       

 


05/04/2018
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