Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

Morceaux choisis


Extrait : Les Passants de Quebec de Nathasha Pemba

« Un mois après l’arrivée d’Esther, la maison était envahie par des petits mots nous rappelant à l’ordre. Genre « les parties communes de la maison doivent toujours rester propres », « Quand tu entres dans la salle de bain, pense au prochain ». Elle nous a aussi proposé un emploi du temps de ménage. C’était cool. Mais Roland ne pouvait supporter tout cela. Il a commencé à produire des contre-papiers, dont le plus emblématique m’a fait rire comme jamais.

 

« Chère coloc,

            La colocation est comme un paradis lorsque les anges vaquent à leurs occupations sans déranger les nouveaux arrivants. Mais il peut devenir un enfer lorsque les anges deviennent paresseux. Nous sommes donc tous au purgatoire et nous sommes plus ou moins clean. Sinon, nous nous trouverions en enfer. Le paradis a aussi ses règles. La première, être sympa et moins chiant. Avant toute chose, rassure-toi que tu nous rends la vie acceptable et non supportable dans ce paradis. Tu dois savoir que tu dois, comme nous tous ici, respecter ta charge ménagère. La réaliser convenablement et non superficiellement. Si c’est à toi de nettoyer les toilettes, rassure-toi que tu les nettoies convenablement, car c’est le lieu où tous nous ramassons et laissons des gamètes. Ta musique ou tes goûts de télévision immodérés doivent tenir compte de tout le monde. Merci de baisser toujours le son. L’évier n’est pas ton lit. Alors, songe toujours à faire ta vaisselle, parce qu’étant donné que personne n’est ta mère ici, personne ne la fera pour toi. Si tu te prends pour un colonisateur, va dans les champs de coton de Mali. Le salon est communautaire. Tu dois t’en souvenir. Donc tes calcifs, ton ordinateur et ta pagaille originelle doivent rester dans ta chambre qui est ton royaume. Ce qui nous unit ici, ce n’est pas d’abord la charité. Sinon la propriétaire nous aurait logés gratuitement. Donc, quand tu prends ce qui ne t’appartient pas, fais-le savoir. Ou encore, demande avant de te servir. Que ce soit de la nourriture, de l’huile, du shampoing ou du gel douche. Ici, nous ne sommes pas des adeptes des champignons et des moisissures. Tu n’as pas le monopole de la salle de bain. Le papier toilette, le liquide vaisselle ne sont gratuits dans aucun supermarché. Quand tu utilises, essaie de te souvenir que tu dois aussi contribuer à l’achat des prochains rouleaux. Respecte-nous et nous te respecterons. Si tu es incapable de cela, la colocation n’est pas faite pour toi et tu ne survivras nulle part. »

 

Nathasha Pemba

 

 


20/11/2018
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Morceau choisi de « SILENCE DU CHOEUR » de Mohamed Mbougar Sarr

Enfin la fin de la lecture de ce roman qui m’a tenue en éveil des nuits durant, me poussant à fausser compagnie à la lune. En voici un extrait qui guidera vos pas dans la première librairie que vous verrez !

 

 

 

« L’espace du monde n’est cependant pas qu’un aide-mémoire pour les hommes ; il n’est pas qu’une surface qui reçoit la lumière terne et incertaine de nos souvenirs pour ensuite la réfléchir et nous la rendre claire et nette. Non, il est aussi une mémoire propre, autonome, la grande archive du temps, des choses, des hommes qui passent. Banal ou éclatant, oublié des hommes ou retenu par l’histoire, ordinaire ou exceptionnel, tragique ou heureux, tout événement s’inscrit quelque part, en un espace qui aura été son théâtre, son ventre, son sexe, et qui en sera à jamais le gardien. Une grande révolution. Une épidémie de peste. Une quelconque bagarre entre d’anonymes frères. Un génocide massif. Un tendre baiser entre deux amants. Une éruption. Un viol. Le premier cri d’un nourrisson. Un meurtre. Une déclaration de guerre. Un accord de paix. Un suicide. Un geste d’amitié. La pendaison d’un Nègre. Tout fait trace. Le lieu n’oublie rien. C’est son malheur. Mais c’est aussi là sa grandeur : il ne peut se permettre d’être amnésique devant l’histoire et certaines de ses tragédies. Contrairement aux hommes...(page 84).

 

« Cette subite manifestation du volcan faisait plaisir au poète. Il aimait l’Etna. Elle était en fin de compte la seule femme à être demeurée près de lui, et il ne l’adorait jamais autant qu’en de semblables moments, lorsqu’avec superbe, dans un accès de douce colère ou, plus rarement, de furie vengeresse, elle se rappelait au souvenir des hommes. Ceux-ci, il est vrai, la négligeaient de plus en plus, la trompant même sans vergogne avec les fausses idoles que l’effondrement de leur conscience du mythe avait consacrées. Pour beaucoup d’entre eux, l’Etna n’était plus qu’une vieille femme qu’ils prostituaient au tourisme, aux photos, aux guides, au commerce, à la laideur du kitsch. Elle avait tout perdu de la crainte sacrée qu’elle inspirait naguère. » (page 87).

 

LLK.

 


02/09/2018
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Extrait de "La boue à grande coulée" , une nouvelle de Henri Nkoumo

 

C’était une après-midi pas tranquille. Un enfoiré déguenillé, courbé par le poids d’une vie d’adulte à peine entamée, lui était tombé dessus. Le quidam avait surgi avec sa boue immonde. Avant son arrivée, il y avait eu une dispute à deux voix. L’homme était accusé d’offrir du bonheur à une minette à la tenue honteuse vivant dans les parages. Il n’en pouvait plus d’écouter ces sornettes. Il ne voulait point lever la main sur la femme. Il est sorti, le pas pressé, sans refermer la porte. Il y avait de la colère dans sa marche. La femme avait l’insulte fumante plein la bouche. Elle maudissait sa liaison avec ce coureur incurable. Elle maudissait sa présence aux côtés de cet homme toujours fauché. Elle menaçait de régler au pilon le différend avec cette minette pleine de boue qui était incapable de se laver les dessous. Elle s’essoufflait à parler. Elle avait une soif furieuse. Sa main s’est alors enfoncée dans la cave. Elle devait se désaltérer avec empressement. Elle entendait faire crever et sa soif et sa peine. Elle eut de violents gestes d’oubli. Très vite, sa bouche est devenue une machine à mouiller partout. C’est dans d’énormes bruits qu’elle vida l’excès de boisson qui l’habitait.

Le quidam planta les pieds dans le studio. La femme était là, comme abandonnée. Elle était cousue au sommeil. Son pagne s’était dénoué. Les cuisses entrouvertes et les seins roulés étaient livrés à ses fortes envies. Les formes aimées se découvraient sous la poésie d’un soleil couchant qui comptait enfermer la ville dans la nuit douce…

Quand tout fut fini, elle constata la présence au plus profond d’elle d’une boue à grande échelle. Elle avait des plaies aux mauvais endroits. Elle fut conduite dans la clinique de bois branlants la plus proche. Trois mois d’incapacité de travail, a écrit l’homme qui avait une tenue de toubib. Elle mit les pieds au commissariat. Quelques voisins prirent la parole. Ils avaient vu un quidam sortir de chez elle par une porte dérobée. Il avait une tronche qu’on ne peut oublier. Ils ont engagé avec lui une course –poursuite. Le quidam s’était donné des jambes d’athlètes trop puissantes. Il a disparu dans l’immensité du monde.

 

 

Henri Nkoumo est écrivain, critique littéraire et des arts; il es actuellement Directeur du livre et de la lecture au Ministère de la Culture et de la Francophonie.  

 


05/02/2018
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Extrait de: Exode Moral de Yahn Aka

Fruit défendu

 

Immobilisé à ses yeux, toute nue,

Comme une statue,

Pour toi, le Poète n’a aucune retenue.

Sa conscience lui interdit de t’approcher

Son subconscient le somme de te consommer,

Au péril de commettre un grave péché

Sans jamais être pardonné ;

D’être renié, lapidé, flagellé, sévèrement châtié.

Pourtant incessamment, le serpent ne fait que lui vanter

Tes charnelles potentialités,

Tes érotiques qualités,

Ta rarissime volupté,

Ta luxuriante sensualité,

Ton regard de lascivité,

Tes déhanchements apocalyptiques,

Ton splendide visage hypnotique.

Fruit défendu,

Lui rappelant cet Eden révolu

Sur lui tu exerces une irrésistible fascination,

Ne pouvant plus résister à la tentation,

Il envisage sa capitulante résignation

Sans sous-estimer les éventuelles damnations,

Qui planent sur sa pauvre vie de détresse

Comme une épée de Damoclès.

Sera-t-il chassé comme Adam du jardin d’Eden

Et catapulté dans le jardin des peines et de la géhenne ?

Le voilà face à un insupportable dilemme

Devra-t-il transgresser la loi ?

Quel sera son choix ?

 

Yahn Aka

 

 

 


27/01/2018
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Extrait de "J'ATTENDS MON MARI" de Karim Deya

 

"J'ATTENDS MON MARI" de Karim Deya: un oeuvre qui fracasse les tabous! 

 

En "entrée" voici ce qu'en dit Assita Sidibé, lectrice et critique litéraire: 

 

"J'ai lu une oeuvre

Quelle oeuvre! Un classique. 

Plus je lisais, plus des questions me trottaient dans la tête. Oui, je me demandais comment un humain pouvait faire une telle parturition. Il eut fallu qu'il soit un Thot. J'avoue avoir été subjuguée. Depuis, je ne cherche plus la fascination uniquement dans les lieux. Ce chef-d'œuvre dissimule une mémoire stratifiée dans le temps, par superpositions, des noeuds visibles, des couleurs qui scellent les différences, des sensibilités subtiles, des déplacements infinitésimaux entre apparences qui confondent et petits abandons...

Il n'est pas nécessaire de les voir ni de les toucher pour savoir qu'ils existent, qu'ils sont là pour délimiter le voyage. Assurément , il y aura d'autres voyages et d'autres retours avec Karim Deya. 

A. S"

 

Et voici le plat de résistance, du moins un extrait, rien qu'un extrait, un infine extrait du chef d'oeuvre!

 

«  J’étais intarissable. Devant moi, Moctar s’était transformé en une sculpture d’Indiens des Cinq –Nations, taillée dans le meilleur bois de l’Ontario, polie, somptueuse, figurative, trop réaliste on croirait douée de vie et sur le point de m’offrir une gerbe de mimosas.

  • Je comprends les sentiments qui t’animent, dis-je à la sculpture iroquoise, cette houle de découragement qui marque au fer chaud les hommes affaiblis et les pousse à s’installer dans des canapés d’emprunt, dans l’oubli des espoirs à nourrir de sucs jeunes et des bonds individuels qui permettent de réinventer sa vie à chaque étape. Je comprends donc tes sentiments, mais j’ai envie de t’interdire d’être « normal », de t’enfermer à double tour derrière les barreaux des idées reçues, d’ériger des barrières artificielles entre ce que tu es vraiment et ce que la société voudrait que tu sois…Et puis, qu’est –ce donc que la normalité en soi ? Un simple petit pain béni que les religions font multiplier depuis la nuit des temps dans le désert des cervelles tendres. La normalité est un bréviaire d’usages et de tabous comportementaux, né le plus souvent des mythes et croyances en vigueur dans une société donnée, quoique certaines dispositions normatives semblent avoir une résonnance universelle. La normalité est une tentative de formatage des élans humains, séculairement admise par les sociétés comme l’étalon de ce qui est humainement digne. C’est une atrophie de nature essentiellement religieuse inculquée au censeur ontologique qui est en chaque homme et que les philosophes ont appelé courtement « la conscience ». La normalité est la mère des totems ; c’est aussi l’amante saphique de la coutume qui lui prodigue au fil des siècles d’exquises feuilles de rose. C’est la normalité qui se cache dans la raideur de la soutane du curé et donne cette prestance inquiétante aux messes blanches. C’est la normalité qui fait voltiger les boubous pieux lors des génuflexions des prieurs mahométans. C’est elle la conceptrice de la charia, des sept péchés capitaux et des huit vertus chrétiennes ! C’est la normalité qui tapisse le seuil des synagogues en manière d’un sentiment de culpabilité qui met bas ensuite, par ricochet, une vilaine portée de sornettes antisémites. Parce que la normalité, dans sa propension à vouloir tout uniformiser, opère une craquelure sournoise dans la fondation de l’être. C’est au nom de la normalité qu’ont pignon sur rue les mensonges conjugaux et les félonies sous le boisseau. C’est sous le couvert d’une certaine idée de la normalité que l’on se fait aux quatre coins du globe de très belles guerres, saintes ou pas saintes, avec délices militaires, charniers en règle et bruits de bottes corrects. C’est au nom de la normalité du moment qu’on baise avec passion d’odorants pieds nazis, qu’on lèche de bon cœur de lourdes couilles racistes et qu’on institue, en passant, des bastilles au coin des avenues. C’est la normalité qui tricote la maille des relations superficielles et des bonjours-bonsoirs sans profondeur. Sous le haut patronage de la normalité s’en va sans remords à confesse le plus odieux assassin du mardi soir. Sous l’égide de la normalité se voit saluée l’arrivée de la dîme mensuelle de la belle-de-nuit qui court chaque soir les passes sanctifiées le long des grands chemins putassiers. En fait, Moctar, la normalité est cette sorte de pierre adamantine montée sur anneau d’or que mon regard impressionné intercepte dans la vitrine des joailleries sociales. Mais très vite, après analyse, le gemmologue qui est en moi se rend compte que cette pièce à l’apparence si flatteuse n’est qu’un truc bidon qui est bien loin de faire les carats escomptés, un truc juste bon pour meubler la vitrine commerciale des sociétés. La question essentielle qui devrait se poser à toi en tant qu’un être humain est de te demander à cru ce que tu aimes vraiment, ce que tu veux, de cultiver en conséquence ta propre profondeur sans marcher sur les autres, en cherchant l’implacable réponse supra-normative dans les ressources de ton propre cœur. »

 


17/12/2017
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