Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Morceaux choisis


Extrait de "MASI" un roman de Gary Victor

« Le président, ahanant comme un bœuf, s’était laissé choir dans un fauteuil, la braguette ouverte, la chose maculée gardant encore de son panache, les pans de sa veste ouverte pareils aux ailes d’un ange déchu. Il ajusta sa tenue et regagne son siège. Il considéra Dieuseul Lapénuri avec un regard glauque et fuyant. Il essayait de reprendre le contrôle de sa respiration, lui qui se vantait de pouvoir envoyer ses ministres à l’hôpital dans de longues marches en plein soleil quand il leur exigeait de le suivre.

—C’est la première fois ? demanda le président.

Dieuseul Lapénuri baissa les yeux, honteux. Il se sentait petit, minable, veule. Il se souvint d’une conférence qu’il avait lui-même prononcée devant l’assemblée des fidèles de son église. Mon Dieu ! Qu’avait-il fait ? Si on l’apprenait, dans cette cité avide de forfaitures ? Y avait-il des caméras au bureau du président ?

—Oui, arriva-t-il à dire.

Cela pouvait avoir de la valeur, pensa-t-il, pour se donner du courage, une excuse. La virginité, quelle que soit sa nature, dans toutes les cultures, est convoitée. Il pria Dieu pour que le président n’ait pas le désir d’aller plus loin. Dieuseul Lapénuri se jugea pour l’instant hors de danger.

 —Vous avez plu à votre président, donc à la nation. Vous êtes un bon citoyen, Dieuseul Lapénuri. Vous et moi entamons une franche et fructueuse collaboration pour le bien de notre chère patrie. Je suis convaincu que je pourrai compter sur vous.

—Certainement, Monsieur le Président, bégaya Dieuseul Lapénuri, la langue toute pâteuse.

Le président prit son stylo, signa le mémo, puis se leva pour lui serrer la main.

— Au nom des pères de la patrie, je vous fais ministre aux Valeurs morales et citoyennes.

Le pouce du premier mandataire caressa avec insistance la paume de Dieuseul Lapénuri.

Il quitta le palais, sur ses épaules et sur sa conscience le poids de tous les regards qu’il jugeait à tort ou raison fixés sur lui de façon accusatrice. Il eut la sensation que les agents de sécurité le scrutaient plus que de coutume. Il s’essuya machinalement le visage, s’attardant sur ses lèvres de peur qu’une goutte, une perle, une trace, échappée d’une remise en ordre à la va-vite, ne trahisse ce qu’il avait consenti pour obtenir ce poste auquel lui et surtout sa femme tenaient tant. »

 

Gary Victor: "Masi". Editions Mémoire D'Encrier

 


04/08/2019
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Morceau choisi du livre de Zam Martino Ebalé

Le livre autobiographique de ZAM Martino Ebale, « Né au mauvais endroit, au mauvais, dans le mauvais corps » nou entraîne dans l'univers presque magique de l'auteur qui sans aucun doute suit le courant de sa vie (tel un fleuve: Ebalé en lingala signifie Fleuve) en étant bien dans son corps, dans sa tête et dans son esprit ! Alors que beaucoup s’acharnent contre les homosexuels et que de nombreux homosexuels s’acharnent à nier leur être profond, Zam Martino Ebale s’assume en tant qu’être humain et mène sa vie, son combat avec honneur, respect et dignité ! Chapeau l'artiste!

 

« Ma féminité, je ne l’ai pas « choisie », elle fait partie de moi. Que je sois physiologiquement homme ou femme n’y change rien.

Ma première émotion, je l’ai éprouvée à huit ans pour un compagnon de classe. Il était « mon petit amoureux ». J’ai pris conscience qu’il pouvait exister une attirance physique entre deux personnes, sans bien percevoir ce qu’était cette attirance. Le fait qu’elle était provoquée par un garçon me paraissait normal. Nous étions de même nature…

Plus tard, quand j’aurai l’âge de comprendre, je combattrai – en vain- mon identité sexuelle. Et quad je finirai par m’y abandonner, ce sera avec un sentiment de honte. Seule la danse me permettra de la vivre librement. Jusqu’à ce que je découvre dans le bouddhisme une philosophie qui m’accepte tel que je suis. La foi chrétienne de mon éducation me censurait. Le bouddhisme m’a crédibilisé. Tout part de l’être humain et revient à l’être humain. A mon sens, si l’artiste n’est pas un être humain épanoui, il ne pourra pas aller loin dans son art, en faire une vitrine, inspirer les consciences.

Mon combat, ici et lors de mes voyages en Afrique, n’est plus aujourd’hui celui que j’avais à mener au Cameroun, même s’il l’englobe. Là-bas, il s’agissait d’abord pour moi d’accepter ma féminité, puis d’exister, de subsister, sans devoir renier ma personnalité intime. A présent, il s’agit de défendre l’humain, dans toutes ses dimensions. L’essentiel reste certes de me libérer, moi, par la danse et la musique, mais cette libération se doit d’inspirer les autres pour pouvoir élever les consciences. »

 

 

 

 


16/04/2019
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Morceau choisi de: Comme c'est beau la France de Philippe Moukoko

 

 

« Billy X avait beau avoir la tête dans les étoiles de la Ville lumière. Sans le sou et sans relations, il n’arrivait jamais à partir à Paris jusqu’au jour où un train-marchandise du CFCO percuta grièvement son oncle Tâ Ngouala, qui rendit l’âme sur-le-champ.

C’était une occasion inespérée pour Billy X. Le soir, à la veillée mortuaire, il prit les rênes des funérailles, invoquant une coutume matriarcale de son ethnie selon laquelle ce sont les neveux qui enterrent leur oncle et non son épouse et ses enfants, comme cela se passe chez les Blancs.

Je me demandais ce qu’il avait promis à ses parents et à sa phratrie pour les rallier à sa cause. Vers 22 heures, après un conciliabule avec eux, il annonça inopinément à quelques personnes présentes à la veillée qu’ils avaient pris la décision d’enterrer Tâ Ngouala le lendemain après-midi au cimetière de Mont-Kamba. On vit soudain la veuve et ses six filles écarquiller les yeux de fureur et d’étonnement. Bibine-la-Belle, l’aînée des filles du défunt, protesta vivement :

— Billy X, pourquoi enterrer papa demain ? Toute la famille ne sait pas qu’il est décédé. Même si la coutume te donne des droits, tu ne peux pas faire ça. On n’est pas d’accord. On doit attendre au moins une semaine, pour permettre aux gens du village de venir et pour récolter l’argent des obsèques. Il faut passer un communiqué à Radio Pointe-Noire. Il faut aussi informer l’ambassade de France et les amis de papa de l’Association des anciens combattants.

— Pas question ! rétorqua Billy X. Tu ne vois pas toutes ces mouches qui volent au-dessus du cadavre de mon oncle. On n’a pas besoin de tout le monde. On a décidé que c’est demain son enterrement. Alors ça sera comme ça. Un point c’est tout ! Pour les obsèques, ne vous en faites pas. C’est moi qui m’en charge. » 

 

Philippe Moukoko.

 


25/01/2019
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Extrait : Les Passants de Quebec de Nathasha Pemba

« Un mois après l’arrivée d’Esther, la maison était envahie par des petits mots nous rappelant à l’ordre. Genre « les parties communes de la maison doivent toujours rester propres », « Quand tu entres dans la salle de bain, pense au prochain ». Elle nous a aussi proposé un emploi du temps de ménage. C’était cool. Mais Roland ne pouvait supporter tout cela. Il a commencé à produire des contre-papiers, dont le plus emblématique m’a fait rire comme jamais.

 

« Chère coloc,

            La colocation est comme un paradis lorsque les anges vaquent à leurs occupations sans déranger les nouveaux arrivants. Mais il peut devenir un enfer lorsque les anges deviennent paresseux. Nous sommes donc tous au purgatoire et nous sommes plus ou moins clean. Sinon, nous nous trouverions en enfer. Le paradis a aussi ses règles. La première, être sympa et moins chiant. Avant toute chose, rassure-toi que tu nous rends la vie acceptable et non supportable dans ce paradis. Tu dois savoir que tu dois, comme nous tous ici, respecter ta charge ménagère. La réaliser convenablement et non superficiellement. Si c’est à toi de nettoyer les toilettes, rassure-toi que tu les nettoies convenablement, car c’est le lieu où tous nous ramassons et laissons des gamètes. Ta musique ou tes goûts de télévision immodérés doivent tenir compte de tout le monde. Merci de baisser toujours le son. L’évier n’est pas ton lit. Alors, songe toujours à faire ta vaisselle, parce qu’étant donné que personne n’est ta mère ici, personne ne la fera pour toi. Si tu te prends pour un colonisateur, va dans les champs de coton de Mali. Le salon est communautaire. Tu dois t’en souvenir. Donc tes calcifs, ton ordinateur et ta pagaille originelle doivent rester dans ta chambre qui est ton royaume. Ce qui nous unit ici, ce n’est pas d’abord la charité. Sinon la propriétaire nous aurait logés gratuitement. Donc, quand tu prends ce qui ne t’appartient pas, fais-le savoir. Ou encore, demande avant de te servir. Que ce soit de la nourriture, de l’huile, du shampoing ou du gel douche. Ici, nous ne sommes pas des adeptes des champignons et des moisissures. Tu n’as pas le monopole de la salle de bain. Le papier toilette, le liquide vaisselle ne sont gratuits dans aucun supermarché. Quand tu utilises, essaie de te souvenir que tu dois aussi contribuer à l’achat des prochains rouleaux. Respecte-nous et nous te respecterons. Si tu es incapable de cela, la colocation n’est pas faite pour toi et tu ne survivras nulle part. »

 

Nathasha Pemba

 

 


20/11/2018
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Morceau choisi de « SILENCE DU CHOEUR » de Mohamed Mbougar Sarr

Enfin la fin de la lecture de ce roman qui m’a tenue en éveil des nuits durant, me poussant à fausser compagnie à la lune. En voici un extrait qui guidera vos pas dans la première librairie que vous verrez !

 

 

 

« L’espace du monde n’est cependant pas qu’un aide-mémoire pour les hommes ; il n’est pas qu’une surface qui reçoit la lumière terne et incertaine de nos souvenirs pour ensuite la réfléchir et nous la rendre claire et nette. Non, il est aussi une mémoire propre, autonome, la grande archive du temps, des choses, des hommes qui passent. Banal ou éclatant, oublié des hommes ou retenu par l’histoire, ordinaire ou exceptionnel, tragique ou heureux, tout événement s’inscrit quelque part, en un espace qui aura été son théâtre, son ventre, son sexe, et qui en sera à jamais le gardien. Une grande révolution. Une épidémie de peste. Une quelconque bagarre entre d’anonymes frères. Un génocide massif. Un tendre baiser entre deux amants. Une éruption. Un viol. Le premier cri d’un nourrisson. Un meurtre. Une déclaration de guerre. Un accord de paix. Un suicide. Un geste d’amitié. La pendaison d’un Nègre. Tout fait trace. Le lieu n’oublie rien. C’est son malheur. Mais c’est aussi là sa grandeur : il ne peut se permettre d’être amnésique devant l’histoire et certaines de ses tragédies. Contrairement aux hommes...(page 84).

 

« Cette subite manifestation du volcan faisait plaisir au poète. Il aimait l’Etna. Elle était en fin de compte la seule femme à être demeurée près de lui, et il ne l’adorait jamais autant qu’en de semblables moments, lorsqu’avec superbe, dans un accès de douce colère ou, plus rarement, de furie vengeresse, elle se rappelait au souvenir des hommes. Ceux-ci, il est vrai, la négligeaient de plus en plus, la trompant même sans vergogne avec les fausses idoles que l’effondrement de leur conscience du mythe avait consacrées. Pour beaucoup d’entre eux, l’Etna n’était plus qu’une vieille femme qu’ils prostituaient au tourisme, aux photos, aux guides, au commerce, à la laideur du kitsch. Elle avait tout perdu de la crainte sacrée qu’elle inspirait naguère. » (page 87).

 

LLK.

 


02/09/2018
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