Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Note sur "Réminiscences" d'Ismael Teta par Nkul Beti

« Pour une lecture des remembrances poétiques d’un itinéraire singulier à écho pluriel et à résonance universelle » : Réminiscences de Ismael Teta, Dédicaces LLC, 2016, 60p.

 

« Retenez votre souffle » : le pas poétique de Ismael Teta est emmailloté de créativité et de zèle. Le poète entreprend de dépouiller sa conscience affective. Ces souvenirs parfois touffus et confus mais jamais éparpillés qui font « (sur)vivre les fils ». Des remembrances déclenchées par la madeleine de Proust[1]. C’est-à-dire, la résurgence de certains ressouvenirs, parce que provoqués par des morceaux choisis des expériences de la vie quotidienne et des rencontres vécues ou déjà vécues, qui reviennent à la mémoire et à l’esprit fortuitement ou volontairement. Et qui, tout en revisitant sans agrafe l’existence du sujet-humain, Teta donc, invitent le lecteur en toute subtilité à adopter une néo-posture critique ouverte sur une esthétique cosmopolitaine dont le but est de fertiliser certains pans du passé.

 

En effet, le présent fait littéraire suggère la lecture d’une forme d’écriture poétique de soi d’un Moi dans toute sa transparence et dans toute son opacité. Et ce, non seulement pour laisser libre champ à la caricature de sa quête permanente et constante de la place de « l’image du Bon/Mauvais Dieu »dans son parcours existentiel, mais également son désir d’embrasser l’inconnu- l’autre soi- sans « honte de [l’] aimer/Sans[le] connaître [et]/Sans[le] posséder ». Sous le préau du respect de sa vision du monde. Car, « Même si j’en suis pas heureux, mon âme n’en est pas malheureuse ».

 

L’acte poétique de Ismael Teta se donne donc à aborder comme une ouverture à l’Autre par la médiation d’un itinéraire et d’une histoire peu ou prou communs. Avec une débouchée jouissive vers un écho pluriel et une résonnance universelle vis-à-vis du monde, ses réalités et le cortège de satellites qui le font, l’alimentent, l’animent et le défont. Comme quand, dans Balafons[2], Mveng chante la trajectoire de la singularité d’un « Je » qui se transforme progressivement en une expression déguisée d’une pluralité-totalité qui se conjugue : « Je », « nous », « tout », « tous » global !

 

Il s’agit de la réécriture-immortalisation-de L’épreuve du temps[3] d’un itinéraire singulier dont la résonance se voudrait objective et universelle-plurielle en tandem. Il s’agit, pour faire bonne mesure, d’un rendu unique- au sens latin unus : un, individuel, particulier- de la somme des expériences d’un passé qui survit dans le présent, en même temps que les expériences présentes vivent avec les empreintes du passé. Sans aucune faille. Aucune. Ce paradigme pose le point d’appui de cet opuscule comme le décryptage des amours-désamours, des joies, des peines et des errances d’une âme humanitaire « Libre de connaître d’autres hommes/ [et] Libre de connaître d’autres femmes ». Sur aplomb d’une démarche, à fort goût d’une macédoine de thèmes,- qui suscitent chez le lecteur émotion, révolte, compassion et réflexion - couverte du voile subversif d’une versification mêlée, rimée et ceinte d’une audace poignante et sybarite du style.

 

Pour tout-monde. C’est la possibilité d’une production poétique sélective qui dépeint et met en branle les remembrances du poète : un Je (u) du poète par le poète pour tous. Il apparaît, à travers ce je (u) du poète, une fissure d’impertinence qui motive la construction du linteau du nouveau regard qu’il faudrait poser sur des thématiques gluantes-les homosexualités notamment-dans ce non moins perplexe processus de remémoration. C’est donc le moyen de postuler « sans recours à un psy/ [la résolution des multiples] « si » hypothétiques qui trottent en chaque homme qui s’engage dans une maïeutique complexe qui consiste à démêler « tous les aujourd’hui » qui fondent sans toutefois se détremper dans « tous les demain/ [et] Où de vie à trépas, Wouking tu passes » !

Ce recueil de poèmes n’est pas que l’espace d’expression des remembrances, ressouvenirs, remémoration dont la chape de plomb est sous-tendue par la quête d’un certain « retour dans le présent » à partir des expériences du passé. Il est plus que cela. Il se veut une lecture de la poésie, dans le sens d’une contemplation humaniste, comme miroir et mémoire à la fois d’une contribution porteuse d’inventions néologiques et de jeu-agencement de mots, de rimes, qui va s’abreuver à la source d’une imagination qui montre sans se dérober que le « vrai…ment » parfois. En substance, ce sont des poèmes qui ont pour point de départ l’exposition d’un itinéraire singulier, et pour point d’arrivée la composition d’un écho pluriel à résonance universelle : C’est – à – dire, partir de soi, projeter ses vies, sa trajectoire, ses positions, pour chuter sur la saisie de l’Autre, du monde et des divers dispositifs sociétaux. Point !

 

En note de fin, l’opuscule de Ismael Teta offre au lecteur de lire la poésie [autre...ment]. Non plus comme simple étalement de sentiments. Tout court. Chanson du beau. Uniquement. Mais dorénavant non seulement comme valorisation d’une certaine esthétique rhétorique différente, mais également au sens d’une écriture de soi qui contribue à faire fonctionner les imaginaires particuliers. Dès lors, une fois posé, ce bouquet de poèmes devient d’emblée le miroir de la construction d’un possible regard peu ou prou différent sur la dialectique de la relation – comme conceptualisée par Glissant- au sens d’une pensée tremblement : c’est-à-dire, l’ouverture d’un soi vers tous les Autres soi possibles en préservant sa « differance » à la Derrida.  C’en devient d’emblée une touche poétique, terreau de la lisibilité de ce que la vie, la poésie, fait des hommes et ce que les hommes font de la poésie, la vie. D’une note, une seule. Un chant d’espoir d’un Moi qui se « confesse à haute et intelligible plume » et dont « Le pouvoir [du] cerveau s’arrête[rait-il] à la ceinture » ? Probablement ? Soit !

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Département de français

Université de Yaoundé I

 

 

 

[1] Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tome 1 : Du côté de chez Swann, Grasset, 1913.

[2]EngelbertMveng, Balafons, Clé, 1972.

[3] Georges Tadonki, L’épreuve du temps, abis éditions, 2014.

 



28/03/2018
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