Note d'Alain Patrick Fouda sur "Cacophonies des voix d'ici" de Charles Gueboguo - Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Note d'Alain Patrick Fouda sur "Cacophonies des voix d'ici" de Charles Gueboguo

Cacophonies des voix d'Ici, le premier roman très politique de Charles Gueboguo

 

Au cœur de l’intrigue de son roman Cacophonies des voix d’Ici, Charles Gueboguo a installé un personnage pour le moins cynique, Atang’na, le Nkukuma –le Chef en langue béti–, président d’une République imaginaire appelé « Ici ». Son règne est raconté par un griot-conteur à un public de jeunes et d’adultes, comme cela se faisait traditionnellement dans l’Afrique ancienne. Ce voyage dans le temps s’ouvre « après les drapeaux des indépendances » et s’attarde sur les circonvolutions sentimentales de deux personnages : Aïda et Allompo. Le tout mijoté aux ingrédients de l’histoire sociopolitique de cette contrée, d’Ici, minée par 33 ans d’un despotisme exacerbé, allant de 1982 à 2015. D’un point de vue sociosémiotique, l’intérêt de ce roman, paru le 23 mars 2018, est d’avoir réussi à portraiturer le fossé existant entre peuples africains d’en bas et élites aisées proches du pouvoir, ce qui en fait sans aucun doute possible, une fiction politique d’un réalisme glaçant.

 

Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent

L’intrigue est ficelée autour des vicissitudes de deux catégories signifiantes opposées l’une à l’autre : (1) « Là-Haut » et (2) « Ici-Bas ». La première, celle des entités dominantes, est représentée par trois personnages: le sulfureux président Atang’na, sorte de roi fainéant prévertien, bourreau de son propre peuple et investi du titre élogieux (j’en ai ri de bon cœur) de « Chevalier du Désordre orchestré par la Conférence de Berlin » (p. 56). Aïda, belle, rebelle et fidèle à son « identité » princière (p.77), est l’archétype de la distinction sociale dans un pays-foyer-des-extrêmes, où l’opulence et la misère se côtoient mais surtout… se tutoient. A travers elle, l’auteur dépeint le réalisme et l’attentisme d’une bourgeoisie locale bien assise sur ses privilèges. Logique: on ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis ou si vous voulez, en langage d’Ici, on ne saurait verser du sable dans son propre « tapioca » (p. 38 et 128) ! Et enfin, Allompo, amour de jeunesse d’Aïda qui effectue son retour au pays natal, après des soubresauts sentimentaux à Mbengue, terme désignant l’Occident développé... « Là-Haut », quoi! Un retour vers l’enfer de ses origines et vers la fleur à deux pieds qu’il n’aurait jamais dû quitter. Trois vies, trois trajectoires qui se croisent et se décroisent. Et un coup de griffe de l’auteur. Celui-là qui déchire le sparadrap d’un système de rente politique, et dans lequel nul ne peut entrer s’il n’est un géomètre de la fourberie, un « génie machiavélique » (p. 177), un type capable de mettre un « pays en pilotage automatique » pour s’occuper à jouir des délices de l’argent du contribuable.

 

Une armada politico-rhétorique sans complexe

Et comme tout thriller politique qui se respecte, le roman mise sur son armada rhétorique pour happer le lectorat. L’on peut en juger par la répétition d’occurrences clés telles que l’expression à l’honneur dans ce paragraphe, « Là-Haut », qui intervient 62 fois (contre 4 fois pour « Ici-Bas ») dans le roman. Mais encore. Cacophonies des voix d’Iciest aussi un recueil de formules, « berceau officiel de la fuite des cerveaux » (p. 72), « diamants de sang frais » (p. 60) ou encore « du vin nouveau déversé dans une vieille outre coloniale » (p. 39), qui mettent le doigt là où ça fait le plus mal. En second plan et dans la même veine des référents à "là-haut", les références au monde d’en bas sont construites de façon originale, pour nous faire toucher du doigt les réalités de ces infortunés congénitaux : « populace quartiésarde » (p. 70), « population zombifiée » (p. 58) ou « zombies républicains » (p. 22).

 

Des chiffres vers le sens

Trente-trois ans d’un cauchemar éveillé, ça pourrait donc sembler interminable, surtout quand on compte parmi les damnés de la terre de Franz Fanon. Et dire que Charles Gueboguo a su jouer avec les chiffres pour guider le lecteur sur la voie de l’appropriation du sens… Tenez: dans tout le texte, le mot « Rêve » intervient 60 fois. Sans fantasmagorie aucune, on pourrait établir une corrélation entre les 60 occurrences du signifiant « Rêve » et les indépendances généralisées en Afrique qui eurent lieu dans les années 60. Le chiffre écrit « trente-trois » revient 33 fois dans tout le texte: cela suggérerait, de la même manière, un lien entre le règne d’Atang’na qui s’est étendu sur « trente-trois » ans, et celui du Président camerounais Paul Biya (1982-2015).

 

Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et fantasmagorique

Parlant de fantasmagorie justement, entendons la présence de thèmes fantastiques propres à créer une atmosphère surnaturelle, mais dans laquelle Gueboguo n’y va pas avec la crosse de sa plume…Le personnage qui incarne magistralement cet univers fantasmagorique, c’est le griot-conteur-musicien, joueur d’un instrument à corde traditionnel appelé kora-mvet. Une appellation qui, en elle-même, est riche de sens, car cet instrument de musique est désigné Kora en Afrique de l’Ouest et Mvet en Afrique Centrale. Le trait d’union inséré pour désigner un même instrument portant des noms différents semblent être une volonté pour l’auteur d’essayer de dire son espace à partir de l’Afrique perçue dès lors comme une entité non pas monolithique, mais un espace de rencontre ouvert au trait d’union. Mais revenons au griot : qu’est-ce qui fait de lui un actant de premier plan dans cet univers romanesque? Eh bien c’est sa double nature, ce surmoi que je qualifierais de magique, de mythique voire de mystique. En effet, son récit-balade-historique terminé, il transmet à un tout jeune son instrument de musique (comme une forme d’initiation, puisque ce dernier doit l’arracher des mains du griot). Cet instrument est en réalité le sceptre du pouvoir et de la sagesse absolue. Une fois le témoin transmis, le griot va donc par la suite se transformer en un aigle royal, et disparaître dans la lumière du "soleil" (p. 198). Dévolution du pouvoir sur fond de collusion des mondes physique et spirituel, qui télescope, à mon sens, deux philosophies postmodernes: la démocratie libérale dont se revendique l’Occident, opposée à l’anthropologie politique africaine, qui s’inscrit dans un registre plutôt…phallocratique.

C’est sans doute pourquoi l’on retrouve dans ce livre de nombreuses références à la virilité comme mode de domination sociale et politique. En guise de mise en bouche, quelques expressions bien imagées: les « solidarités du phallus » (p. 11), un « mâle toujours tour Eiffel » (p. 68), le « Chevalier Officiel de l’Ordre du Viagra » (p. 79) ou encore « les érections sont des affaires d’Etat » (p. 93). 

 

En somme, il va sans dire que Cacophonies des Voix d’Iciest une alléchante allégorie des lendemains post-indépendances africaines, où l’auteur Charles Gueboguo joue aussi bien avec les mots qu’avec la corde sensible de son lectorat. L’intérêt de cet opus est de réussir à créer la nostalgie d’un passé qui annonçait, pour des peuples longtemps opprimés, un futur ensoleillé. Mais également, d’avoir su puiser dans la culture linguistique urbaine de citoyens ordinaires (Camerounais, Ivoiriens, Gabonais…), pour nous faire entrer dans le kaléidoscope frappant d’un continent toujours en quête de repères identitaires et surtout, d’aération politique.

 

Alain Patrick Fouda, sociosémioticien

 

 



11/05/2018
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