Qui vient de loin (Ewur'osiga). Le Blog d'Alfoncine N. Bouya

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Note de lecture de Nkul Beti sur Les Passants de Québec de Nathasha Pemba

          

 

  Les passants de Québec de Nathasha Pemba, journal d'une écrivaine dans un monde avec Autrui !

 

            «Quand ils sont curieux comme ton père, ils peuvent vous considérer comme leur directeur de conscience ou simplement se contenter de vous conduire [vers]. Un ailleurs qu'ils ne maîtrisent pas toujours.» (56)

Nous sommes en plein dans un fait littéraire qui laisse entrevoir la trajectoire d'un  chemin identitaire et altéritaire, à l'ombre d'une écriture qui va puiser au tréfonds d'une possible volonté théologique de Babel bourrée de générosité. Celle de penser et de construire un monde ( à l'image de la tour de Babel) en partant de soi vers l'Autre et de l'Autre vers soi. Que la boucle soit bouclée. Afin de parvenir à bâtir un écrit du «Tout»:c'est-à-dire sur soi-même, nos expériences de vies-parcours et sur l'Autre pour mieux entretenir notre authenticité identitaire en préservant l'altérité. Dès lors, l'acte d'écriture ( si nous considérons l'écriture comme une action) de Nathasha Pemba est le colophon du dernier chemin vers notre prochain (Kafka).

D'une part, les différentes nouvelles sont les résultantes des réflexions des rencontres de l'auteure avec des parfaits inconnus et ses collègues. D'autre part, elles sont le reflet de ses souvenirs, ses méditations et ses déambulades dans les rues d'un pays qui a fini par faire d'elle une « francophone de circonstance ». Son écriture est simple et plaisante à lire. Ce qui rend souple le fond et la forme de ses nouvelles. Qui prennent plus la forme de réflexions philosophiques que d'écrits essentiellement littéraires sur des problématiques tendances : le féminisme, l'existentialisme, Autrui, l'immigration, l'intégration etc.

Le depthlessness (Jameson)-le manque de profondeur- que l'on pourrait lire derrière la simplicité que transpire l'acte d'écriture Pembaîen, si l'on s'attarde sur sa manière de mener les intrigues sans mécaniquement miser sur la concision-brièveté que revendique l'esthétique traditionnelle de la  nouvelle, n'est que façade. En réalité, il est le faux-fuyant qui lui permet de réviser des thématiques délicates et controversées sans prendre l'inutile risque de tomber dans un style d'écrit de la polémique pour la polémique. Ainsi, Tina est le tremplin lui permettant d'attirer l'attention sur la désuétude du féminisme comme revendication des droits de la femme par la femme pour la femme. L' hypothèse formulée est celle du dépassement de ce seuil de revendication et de victimisation pour prolonger le débat sur d'autres questions. On lit également la difficulté qu'il y a à s'intégrer dans un nouvel univers social,  et la rencontre avec d'Autres soi à travers les images comme celle des passants qu'on aborde pour un renseignement mais qui nous ignorent ; celle d'un chauffeur de bus qu'on finit par aimer juste parce qu'il est chauffeur de bus, pour un rien. Pour l'amour de l'humain...tout simplement !

Les descriptions et les les représentations des différents passants (personnages) n'y sont  qu'allusion et provisoirement illusion pour mieux nous promener dans les arcanes des vies, non-vies, aventures et rencontres qui font l’œuvre, et partant nos différentes trajectoires existentielles. En effet, ce sont des pions que l'auteure utilise pour traduire sa vision du monde. C'est d'ailleurs ce qui justifie son recours à un ethos stylistique autour d'un «Je» monologal qui rappelle le dialogisme Bakhtinien où les voix de la narratrice et des différents personnages s’entremêlent. Cela dit, Nathasha Pemba assume péremptoire de s'écrire à partir de l'Autre et d'écrire l'Autre à travers elle.

            Les passants de Québec suggère, dès lors, à partir de son milieu social interne, de questionner  le Mitsein (l'être avec) la condition fondamentale de l'homme et le Mitwelt ( l'être au monde avec autrui) à la Heidegger. Plus amplement, c'est une africaine congolaise cosmopolitante, qui écrit chargée de son reliquat provincial-identitaire depuis un Ailleurs qu'elle ne boude point à découvrir, et qui s'engage adroitement à  sonder la poteau mitance de notre place au monde. Autrement dit, le moyen préfigurer d'être au monde et de vivre une altérité  étoilée de découvertes, de rencontres et  d'horizons avec elle, vous, moi, nous, Les passants...!

            C'est un diaire-carnet de plusieurs bouts d'entre-vies qui offre en lieu et place de comprendre les différents versants de nos existences. Comme quand certains de ses pairs se servent de l'écriture comme terreau pour dépeindre certaines réalités : J.M Le Clézio, dans une écriture romanesque parée d'humanisme (Onitsha), dépeint une Afrique qui a perdu sa candeur ; Waberi, dont l'acte d'écriture exhale bouleversement, nostalgie et révolte, nous promène dans les artères de son Djibouti natal (Cahier nomade); Antonio Tabucchi, rend d'une certaine manière compte de la dureté de la vie sous la dictature de Franco (Et Pereira prétend) ;  Philippe Besson, au travers d'une sensibilité particulière, se questionne sur la souffrance de l'absence de l'Autre (Les passants de Lisbonne) . On peut donc reconnaître à l'auteure de se servir de la littérature pour dire son amour de l'humain, et son goût de la vie comme cette odyssée exaltante qui se conjugue entre rencontres, méditation, lecture et écriture !

            Tout compte fait, l'originalité de la nouvelliste africaine congolaise est d'avoir pu échafauder un écrit  existentiel, d'esprit et de corps, au-delà d'un rendu autour de ses journées-aventures-rencontres en terre canadienne( Vieux-Québec et la rue Saint-Jean). Y gisent son humanisme et sa vision intérieure des mondes, qui se meuvent progressivement en un «ouvrir les yeux sur soi-même» et sur l'Autre.

            In fine, cet opuscule, une fois posé, correspond au non moins complexe projet de la trans-modernité. Celui de construire des discours (littéraires, psychanalytiques, philosophiques, anthropologiques, sociologiques, historiques etc.) capables de rendre compte des réalités de nos sociotopes- entendus comme les sociétés dans lesquelles nous vivons. Le but : promouvoir une communication interculturelle symétrique favorisant que jaillisse l'originalité culturelle et identitaire de tout un chacun. Plus clairement, mettre sur pied une solidarité de groupe qui privilégie la transculturalité, et qui rend peu ou prou plausible l'émergence d'un état de conciliation et/ou d'apaisement moral. Ici, Nathasha Pemba signe!

                                                                                   Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

                                                                                   French Department

                                                                                   University of Yaounde I.

                                                                                   (noahatango@yahoo.ca)

 

 

 



17/03/2018
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